Éthique n’est pas morale

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Pour Gérard Lévy, avec mon amitié
   Le mot “éthique” est aujourd’hui sur toutes les bouches sans qu’on sache d’ailleurs très bien ce qu’il signifie, ce qui l’amène à être très souvent confondu avec la morale. À vrai dire rien, dans l'étymologie, n'impose la distinction : l'un vient du latin (mores), l'autre du grec (ethos), et les deux renvoient à l'idée de mœurs.

Cependant l'on s'accorde, aujourd'hui, pour distinguer deux attitudes. D'une part les comportements individuels et sociaux en regard des normes qui les autorisent ou les interdisent. Les balises de l'interdit font qu'un acte est moral ou pas, selon qu'il s'inscrit à l'intérieur de ces normes. Ce qui, de ce point de vue, donne à la morale sa caractéristique obligatoire, marquée par des règles, des obligations, des interdictions. Ainsi la morale est-elle caractérisée par deux choses à la fois : elle doit pouvoir s'adresser à tout le monde, c'est son exigence d'universalité, et tout le monde ne peut pas faire n'importe quoi, c'est sa caractéristique d'effet de contrainte. D'autre part on distingue les actes, autorisés certes, mais qui sont spécifiques en tant qu’ils s'accomplissent sous le signe d'actions estimées bonnes, et qu’on range dans la catégorie de l’éthique. L'éthique c'est la visée dynamique d'une vie accomplie sous le signe d'actions estimées bonnes. L’éthique ce n’est ni plus ni moins que la quête de la vie bonne.
 

La distinction entre éthique et morale a pour avantage de libérer de l’enfermement des contraintes du devoir, et de ne faire que ce qu’on a bien le droit de faire ! Elle invite à la dynamique autonome, et marque la complémentarité entre deux héritages : l’héritage kantien, où la morale est définie par le caractère d'obligation de la loi, et l’héritage aristotélicien, où l'éthique est caractérisée par sa finalité. Cette séparation conceptuelle de la morale et de l'éthique permet la différenciation entre l'obéissance aux normes, d'une part, et la visée de la vie bonne, d'autre part.

Il reste à la visée éthique, de passer nos actes au crible de la norme. Parce que si libre qu'on soit d'agir en vue d'un bien on tient tout de même cette liberté du droit qui nous l'autorise, lequel droit trouve son fondement dans le souhait de vivre bien, avec et pour les autres, dans des institutions justes, ce qui implique que la visée du vivre bien enveloppe de quelque manière le sens de la justice, i.e. la notion même de l'autre. On aura repéré les premiers signes de réciprocité qui s’instaurent entre l’éthique et la morale.

L’éthique est un outil que l’homme perçoit comme permettant de rendre la vie plus humaine.

Tous nos domaines d’activité en appellent à l’éthique comme une sorte de catalyseur d’un fonctionnement qui prend en compte la personne, les relations, la confiance etc. Alors on met de l’éthique un peu partout, dans les conversations à la cantine ou au restaurant, dans les chartes ou les règlements intérieurs, dans les réorientations de nos pratiques professionnelles ou sociales. “On a une éthique !” parce qu’il est de bon ton de s’en réclamer. “On l’a”, mais dans la pratique ?

La pratique est marquée par l’inertie plus que par les révolutions. Les bavardages irresponsables ont érodé la fonction critique de la culture, des rapports au monde, de la vision du monde, de l’intérêt même du monde. L’éthique d’aujourd’hui aménage les choses, pondère, régule, déverse ses vœux pieux, évite de remettre en cause les logiques de fond. On adapte, on négocie, on prend des précautions. On fait des lois, on édicte des normes, des règles. On rappelle à l’humanité qu’il faut se respecter, être juste, solidaire, “humaniste”. C’est la mode. Une mode qui nous rend honorables et soulage nos consciences.

Il convient de rappeler à notre monde malade d'inertie, que l’éthique dont il fait les choux gras est d’abord une décision qui relève de la capacité dynamique de liberté, donc de la capacité de se questionner, de s’interroger, de rentrer en histoire personnelle, de formuler un projet dans un monde à partager. L’éthique est une volonté de faire le monde, là où l’on est, avec nos moyens. L’éthique est un défi, et un défi radical, anthropologique, que pose aujourd’hui un monde qui à la fois tourne trop vite et qui reste en suspens. L’éthique pose la question de l’homme, le remettant au centre. Elle ne vise pas la conformité d’une existence qui se plierait à une approche ontologique une fois pour toutes. Elle se porte au côté de l’homme qui vise son authenticité.

Qu’en est-il de la pertinence des normes d’hier qu’on a accouchées pour un monde aujourd’hui révolu ? L’absoluité de la norme voudrait signifier qu’elle s’établit sans tenir compte du présent du monde. Absurde.

Entre ce qui se fait, selon la norme ou dans le sillage des pratiques sociales, et ce qui est à faire s’intercale un espace, l’espace éthique. Le monde est en permanente création, qu’il nous faut assumer. L’éthique est une manière d’être qui ne se pose, ne s’adopte, qu’en observant, en écoutant, en regardant. L’éthique est une clinique, elle s’exerce dans le concret des situations, et n’ignore pas les valeurs de la société. Elle a donc en ce sens une portée sociale. L’éthique est une clinique qui n’ignore pas la fragilité de ce monde que la violence manifeste. L’éthique est une liberté qui rend l’homme acteur d’une transformation de l’histoire que nous ne maîtrisons jamais totalement. L’éthique est un lieu de construction du monde.

 

Gérard LEROY, le 1er septembre 2012