Éthique et politique : duo délicat

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Pour le Frère Charles, en hommage amical

   La complexité du rapport entre éthique et politique ne date pas d’hier. 

La Démocratie de Périclès (Ve s. av. J.-C.) reposait sur 3 principes : l’égalité devant la Loi, la participation de tous à l’organisation et à la gestion de la cité (démocratie directe), la liberté d’opinion. Platon, lui, était en quête de la cité idéale menée par des Sages (philosophes) prônant un système unifié, hiérarchisé, reposant sur la communauté des biens et sur l’éducation en permanence les individus. 

À l’imitation des Grecs les Romains pensaient en termes moraux, soumettant leur réflexion à l’autorité juridique et à la vertu du gouvernant (Cicéron).

L’autorité morale de l’Église a tenté de transposer dans le temporel les valeurs spirituelles (St Augustin, Guillaume d’Occam) mais avec avec un monarque d’origine divine, pour aboutir aux XIIIe et XIVème siècle à la sacralisation de l’Etat.

Machiavel (1469-1523) renverse les valeurs en donnant à la fin de justifier les moyens pour un Etat fort qui serait craint et assez rusé pour engendrer l’obéissance, affirmer la prééminence absolue des gouvernants sur les gouvernés (comme disait Aristote : « il y a ceux qui sont nés pour  commander, et ceux qui sont nés pour obéir »…). Depuis Machiavel on sait qu’il n’est pas nécessaire d’être vertueux pour être habile politique. Pour cet humaniste florentin la politique est du domaine du rapport de forces, des conflits d’intérêts. La morale s’estompe mais aussi la protection des plus faibles.

Les fondements des contractualistes sociaux, de Hobbes, Locke et Rousseau unissent les individus et la société. La volonté générale que vise Rousseau est la somme des volontés particulières qui fonde la souveraineté républicaine. C’est ce nouveau concept que déploie le Discours sur l’économie politique de Rousseau. Les individus ne font que s’unir en un corps indivisible, qui rend la société “meilleure et plus sûre.” Comment ? Rousseau reprend la figure du corps humain dont avait usé Hobbes, dans Le Léviathan, voulant montrer que le principe d’unité ne réside en aucune des parties du corps, mais est  tout entier dans ce qui les relie entre elles. Et ce qui les relie entre elles c’est une volonté “collective” ou “générale” de toutes les parties.

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(On imagine les globules rouges apportant l’oxygène nécessaire aux muscles. La volonté politique est l’expression de la volonté générale, i.e. la résultante des volontés particulières des membres du corps. Cette communication vient-elle à cesser, c’est l’unité qui s’effondre, l’état est dissous. Le Contrat social garantit les libertés et les droits en faisant qu’en obéissant aux lois c’est à soi-même qu’on obéit. Chacun participe donc à l’élaboration des lois. 

Les réflexions économico-sociales marxistes, ou keynésiennes, ont abouti à une synthèse libéro-socialiste de l’Etat dit « Etat providence ».

Aujourd’hui, le libéralisme du XIX e siècle commence à être remis en question. Le thème majeur de la politique, aujourd’hui, c’est la liberté. Si nous devons à Emmanuel Kant « l'absolu de la liberté », nous devons à Emmanuel Levinas de remettre en question cet absolu, qui relativise tout, y compris la justice, et dont l’irrationnel ne tient pas à ses limites mais à l'infini de son arbitraire.

Ce qui, aujourd’hui, est attendu des responsables politiques, c’est une vision du monde, un corpus théorique d’harmonisation sociale, un service de l’homme. Il s’opère une coupure épistémologique entre la rationalité scientifique et la pensée philosophique. Un groupe social sans idéologie et sans utopie serait sans projet. J’entends par utopie la stimulation de l’imagination prospective pour déceler dans le présent tous les possibles ignorés et orienter vers un avenir neuf, ce serait la capacité à déconstruire les cadres de notre monde. Il y a là une fonction subversive de l’utopie qui n'est pas sans attrait.

 

Gérard LEROY, le 14 juillet 2018