D’où vient la menace d’un chaos écologique ?

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Deuxième volet de la conférence sur l'encyclique Laudato si' donnée à Saint-Bonaventure de Narbonne le 10 décembre 2015

Pour Françoise Ormières, avec mon amitié

   L’encyclique Laudato si’ décrit un monde défiguré, abîmé, pollué, dévasté, qui “gémit en travail d’enfantement” (Rm 8, 22). Quelles en sont les causes ? Le pape dénonce les comportements irresponsables de l’homme, son idéologie de puissance qui véhicule le mépris des petits. Il dénonce encore, non pas la propriété privée, mais la sacralité de la propriété privée (n°67), qu’il subordonne, au § 93, à la destination universelle des biens. Le XXIe siècle, déclare-t-il au n°175, est le théâtre d’un affaiblissement du pouvoir des États, surtout parce que la dimension économique et financière, de caractère transnational, tend à prédominer sur la politique. Et le n°57 ajoute que c’est le pouvoir lié aux secteurs financiers qui résiste le plus à l’effort (de s’attaquer aux causes de conflits), en regard duquel les projets politiques n’ont pas la largeur de vue nécessaire

Dans cette société emportée par l’hégémonie de l’économie, les politiques ne sont plus que les greffiers de décisions prises en dehors de leur champ. Veut-on préserver un pouvoir qui laissera dans l’histoire le souvenir de son incapacité à intervenir quand il était urgent et nécessaire de le faire ?

Nous sommes les héritiers de deux siècles d’énormes vagues de changement. Et le pape de citer, au n°102, la machine à vapeur, le chemin de fer, le télégraphe, l’électricité, tout cela qui s’est amorcé

sous l’Empire napoléonien, puis sont arrivés l’auto, l’avion, les industries chimiques, la médecine moderne, l’informatique, et, plus récemment, la révolution digitale, la robotique, les biotechnologies et les nanotechnologies. 

Penchons-nous un instant sur les bouleversements du demi siècle qui vient de s’écouler : hier, dans les années 50, un village ne se modifiait pas d’une pierre pendant des décennies. Le bourg entourait son église, qui sonnait immanquablement la messe tous les dimanches à la même heure. Tous les gosses allaient au “caté” dès le primaire. Les institutions étaient figées. Et les valeurs s’inscrivaient dans le registre de l’évidence. Il n’y avait pas à les discuter !

Soudain, patatras ! Tout a été chamboulé par le progrès technique. L’arrivée du tracteur a révolutionné le travail agricole, l’auto populaire (la 2CV, la 4CV) a développé l’autonomie. On assiste alors aux premiers balbutiements de la télévision, qui porte le regard sur des horizons nouveaux et différents. La médecine fait reculer la tuberculose et la polio et réalise les premières transplantations cardiaques. C’est le temps où l’on s’envole vers la lune. Allez dire à vos petits-enfants que vous n’aviez ni la télé, ni le portable, ni l’ordinateur, ils vont crier au retour des dinosaures !

Tout bouge. La culture bouge. Le jazz arrive, la chanson explose, le ciné déshabille Bardot, le théâtre met en scène Arrabal, Pinter, Ionesco, Beckett et tous les penseurs de l’absurde. En même temps commence à éclore la civilisation des loisirs, qui marque l’avènement d’une société boulimique qui éprouve de moins en moins le désir patient d’être et qui manifeste de plus en plus le besoin impatient d’avoir, de consommer et de jouir.

Pour combler nos désirs, nous en sommes arrivés à un sur-développement, où consommation et gaspillage vont de pair avec l’égoïsme, l’individualisme, “qui sont l’expression même des personnes dont le cœur est vide” (§203). “Ce qui contraste de façon inacceptable avec des situations permanentes de misère déshumanisantes”, dit l’encyclique au n°109.

En somme, si l’homme peut disposer de mécanismes superficiels, il lui manque une éthique solide, une culture et une spiritualité qui le limitent réellement et le contiennent dans une abnégation lucide (§105). “Depuis très longtemps déjà, nous sommes dans la dégradation morale, en nous moquant de l’éthique, de la bonté, de la foi, de l’honnêteté”. Cette “joyeuse superficialité”, est dénoncée au n°229. 

La crise financière de 2008 était une occasion pour amorcer une nouvelle économie, plus respectueuse des principes éthiques, et pour une nouvelle régulation de l’activité financière. Mais il n’y a pas eu de réaction et l’on continue de régir le monde avec les mêmes critères. Dans le même temps, la politique s’affaiblit, se discrédite, à cause de la corruption et du manque de bonnes politiques publiques. Les bonnes volontés risquent de se décourager si la volonté individuelle des citoyens ne croise pas la cohérence collective.

En somme, les dynamiques présentes “ne favorisent pas le développement d’une capacité de vivre avec sagesse, de penser en profondeur, d’aimer avec générosité” (n°47).

Si le pape dénonce les dérives mortelles de certaines manières de faire, il fait cependant confiance à l’homme pour en prendre conscience et pour s’amender. “Tout n’est pas perdu, écrit-il dans le n° 205, parce que les êtres humains, capables de se dégrader à l’extrême, peuvent aussi se surmonter, opter de nouveau pour le bien et se régénérer, au-delà de tous les conditionnements mentaux et sociaux qu’on leur impose”.

 

Gérard LEROY, le 14 décembre 2015