“Dieu est-il ?”

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Pour Dominique Lebouc, avec mon affection

   Question vieille comme le monde. Au beau milieu du XIIIe siècle, à Naples, à Cologne ou à Paris, l’évidence est pour beaucoup irréfutable. La sensibilité culturelle est si imprégnée de Dieu qu’il paraît incongru de se demander s’il existe. La nécessité de “l’Être premier” est partout admise. Toute la culture est habitée par cette vérité apodictique que Thomas d'Aquin remet néamoins en cause en posant la question : "La vérité est-elle ?". "Si quelqu'un nie que la vérité est, écrit Thomas d'Aquin, il concède en même temps que la vérité est; car en effet, si la vérité n'est pas, ceci du moins est vrai que la vérité n'est pas. Et s'il y a quelque chose de vrai, nécessairement la vérité est".

Cependant, si l’on a bien une représentation de Dieu, celle-ci reste assez floue. Et cela malgré une prégnante et influente présence d’ecclésiastiques dans ce Paris du pieux roi Louis IX. Voilà pourquoi Thomas lance la question: “Dieu est-il ?” On dirait bien que non. Et puis, est-ce nécessaire qu’il existe ? Drôle de question. On pourrait en faire l’économie. Voilà qui éviterait bien des controverses.

La nouveauté de la démarche de Thomas —assez déroutante, il faut bien le concéder—, c’est de remplacer les certitudes par des hypothèses.

Les certitudes sont souvent fondées sur du sable. D’où la recommandation répétée aux étudiants en philosophie de vérifier leurs présupposés. Une vérité ne tient pas sans examen des arguments qui la font advenir. Plus les certitudes s’affirment sur un mode péremptoire et plus elles attestent leur faiblesse. Chacun s’accroche à son point de vue avec d’autant plus de force qu’il se sait menacé. Il veut croire davantage. Plus il se donne des raisons de croire et plus il croit qu’il a raison de croire.
Jerphagnon disait que les gens qui ont des certitudes sont sûrs de se coucher le soir aussi cons qu’ils se sont levés le matin ! Mieux vaut se poser des questions.

Et Thomas pose la question : est-il possible à l’intelligence d’affirmer quelque chose que nous ne voyons pas, alors que la connaissance passe par la perception sensible ? C’est possible, répond Thomas d’Aquin, par le moyen d’un effet visible, s’il s’avère que l’effet ne peut avoir lieu sans une cause. Si nous apercevons des traces de pas sur le sable d’une plage déserte, il est indéniable que ces empreintes sont celles d’un homme qui les y a laissées. De même, s’il y a des réalités spirituelles qui ont des effets sensibles, nous pourrons conclure à leur existence. Appliquant la théorie aristotélicienne de la connaissance médiatisée par les sens, Thomas d’Aquin déduit que si une réalité spirituelle se manifeste par des effets sensibles, nous pouvons attester de sa cause. Si nous sommes incapables de connaître la réalité spirituelle en elle-même, sommes-nous capables de dire simplement que "elle est".

De quelle cause l’univers est-il l’effet ?

“Dieu est-il ?" Aristote s’était appuyé sur un principe que l’on appelle le principe de raison d’être qui s’énonce ainsi : tout ce qui est est. Tout ce qui n’est pas n’est pas. Tout ce qui est et n’est pas par soi est par un autre. À supposer qu’un être soit la cause efficiente de sa propre existence cela signifierait que cet être existait déjà nécessairement, antérieurement au fait qui le désigne cause de son existence, ce qui n’est pas possible. Si ce n’est pas par un autre, cela n’est pas du tout. L’homme est ainsi, pour Aristote, l’effet d’une cause première, d’un premier principe.

L’approche de Thomas procède de cette logique. Toutes les choses de ce monde n’ont pas toujours existé, et pourraient très bien ne pas être. Les choses de ce monde sont contingentes. Si toute chose n’a pas toujours existé c’est qu’elle a commencé à exister. S’il fut un temps où je n’existais pas c’est donc que je peux ne pas être. Je peux être, mais je peux aussi ne pas être. Or si j’avais par moi-même l’existence, mon existence serait nécessaire : je ne pourrais pas ne pas être.

Puisque ce qui n’est pas par soi est par un autre il faut donc que tous les êtres de ce monde aient l’existence par un autre qui, pour pouvoir donner l’existence, ne peut s’inscrire dans la catégorie des êtres contingents. Et si l’existence est nécessaire pour avoir l’existence par soi-même, l’existence est sans commencement; elle est éternelle. L’existence de toutes choses est donc nécessairement l’effet d’une cause efficiente première, un Premier Moteur à l’œuvre dans le monde. “Ce qui n’est pas ne commence d’être que par quelque chose qui est”, qui a par lui-même l’existence, qui est l’Être par soi, qui existe nécessairement, qui a l’existence en vertu de ce qu’il est, dont l’essence ou la nature même est d’exister. C’est cet être que Thomas d’Aquin appelle Dieu. Si Dieu —cause d’existence— n’existait pas, rien n’existerait. Supprimez la cause, vous supprimez l’effet, ipso facto.

Remarque : Thomas d’Aquin ne dit pas qu’il a fallu un petit coup de pouce divin à l’origine du monde, à partir duquel ce monde pourrait continuer tout seul. Car il ne démontre pas qu’il a fallu Dieu à l’origine d’un monde qui a commencé à exister.

Dieu est la cause propre, nécessaire à l’effet. Si mon café est sucré j’affirme la présence actuelle du sucre dans mon café. Le sucre est la cause propre du sucré, car si je réussis à extraire le sucre de mon café, celui-ci n’est plus sucré. Tandis que si je prétends que mon existence est due à mes parents je n’affirme pas pour autant la présence actuelle de mes parents, car ils sont morts sans que je cesse d’exister. Mes parents ne sont pas la cause propre, nécessaire à mon existence. Ils sont ce que Thomas d'Aquin appelle la cause intermédiaire, ou la cause instrumentale.

Dieu est cause propre, cause de tout ce qui existe.

 

Gérard LEROY, le 11 décembre 2011