“Liberté, égalité fraternité” : d'où cela vient-il ?

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Pour Pierre, mon petit-fils que j'embrasse

   Si ces trois mots ont bien été repris par les Révolutionnaires, ce qui est à leur honneur, ils n’en sont pas les géniteurs, pas plus que les philosophes des Lumières.

L’Égalité. Au temps des Césars, le monde gréco-romain étant fondamentalement aristocratique, donnait aux meilleurs les meilleures places dans la cité, et aux moins bons ce qui restait, souvent l’esclavage. La place de chacun dans la société était déduite de sa naissance et de son milieu. Aristote disait bien : “il y a ceux qui sont faits pour commander et ceux qui sont faits pour obéir”. C’est avec le christianisme, qui proclame que chacun est digne aux yeux de Dieu, que la notion d’égale dignité de tous les êtres humains fait sa première apparition dans ce monde.

La Fraternité. D’autre part, le christianisme reconnaissant et proclamant que tous les hommes sont frères en regard d’un Dieu-Père, cette fraternité casse la hiérarchie aristocratique entre les premiers de la classe dans la cité et les moins doués, entre maîtres et esclaves. Les hommes sont frères, qu’ils soient riches ou démunis, intelligents ou simplets, doués ou pas, ça n’a plus d’importance. Voilà la visée universaliste de la morale chrétienne.

La liberté. Les gréco-romains la rapportaient à l’homme affranchi. Elle doit son concept à

la spéculation de Grégoire de Nysse, Père de l’église au IVe siècle, qui lui donne d’être cette capacité dynamique de s’interroger, de discerner, de choisir et d’entreprendre. La liberté est devenue alors principe de la morale pour les chrétiens. Ce qui, par la suite, sera discuté.

Kant lui a en effet donné valeur d’ “absolu”. Et l’Europe en hérite ! Elle est, selon Kant, sans commencement, inconditionnée. Elle cause, détermine, conditionne. Or l’irrationnel de la liberté ne tient pas à ses limites mais à l’infini de son arbitraire. La liberté ne peut se justifier par la liberté. L’insécurité, la faim et la soif se rient de l’absolu de la liberté. Non seulement la liberté ne se justifie pas par elle-même, non seulement est-elle conditionnée, par le corps, par la socialité, la temporalité, l’historicité, mais en faisant régner l’égoïsme du moi, la culture individualiste née de la liberté absolue fonde l’injustice. La placer au-dessus de tout c’est donner aux plus forts et aux plus malins d’en tirer profit. Aux dépens des autres. Elle cultive l’individualisme, rompt le lien social, réduit l’autre au “même”. 

Lévinas a judicieusement dénoncé cette conception de la liberté “absolue”. Toute son œuvre a consisté à faire advenir une éthique basée sur le primat de la justice sur la liberté. Il ne s’agit pas de nier la liberté mais de la subordonner. 

C’est ainsi que les chrétiens l’envisagent désormais, comme pouvoir de mettre leur talent au service d’autrui, autrui qui nous met en demeure de répondre à la question : “Qu’as-tu fait de ton frère ?”.

 

Gérard LEROY, le 10 juillet 2015