Alain Mimoun, hommage

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Pour Robert Brault, qui fut mon coach, affectueusement

   Sans acte de naissance et pour donner à ce trotte-menu venu du fond des bois un âge, on l’a fait naître un 1er janvier, celui de 1921. On n’est probablement pas loin de la vérité historique. On est plus sûr de sa mort, le 27 juin 2013, à Saint-Mandé, près de ce Bois de Vincennes dont il avait fait son jardin et où il a accumulé des milliers de kilomètres. 

Ses amis, pour la plupart d’anciens coureurs,  Michel Jazy en particulier, les journalistes de l’Équipe, n’évoquent jamais Alain Mimoun, sans l’appeler affectueusement “le Vieux”.

C’est que ce moustachu au poil agressif, ce moine-soldat au ton autoritaire, dictait à tout athlète son équipement adéquat, l’entraînement à suivre —infernal—, y compris dans les couloirs de l’hôtel ou de l’aéroport, le choix des pointes, l’heure du réveil etc. Bref, face à lui, si l’on voulait éviter une volée de bois vert, valait-il mieux se tenir à carreaux et obtempérer, comme un écolier devant son vieux maître.

Sa ténacité n’a fait que cultiver le respect que tous les athlètes lui ont marqué. C’est surtout son courage qui lui a valu la vénération, sa détermination, plus que la légèreté diaphane d’une foulée chaloupée qu’on admire d’ordinaire chez les coureurs de demi-fond. La foulée du “Vieux” rasait l’asphalte, manière intelligente d’économiser ses forces.  

Il est né en Algérie, Mimoun, dans l’Oranais, près de Sidi Bel Abbès, d’une famille d’agriculteurs. Engagé dans la seconde guerre mondiale, à presque 19 ans, il touche à tout, au football, au cyclisme. Puis un jour, spectateur d’une course à pied, dans l’Ain, il est séduit. Il s’essaie sur 1500 mètres. Il gagne. Des courses sur piste et des cross. Militaire il fait la campagne de Tunisie en 1942, puis la campagne d’Italie où il est grièvement blessé par un éclat d'obus. Il échappe à l'amputation. Démobilisé en 1946, il signe sa première licence au Racing Club de France qui lui offre un poste de garçon de café. Il domine alors nettement les courses de fond et de demi-fond en France et enlève en 1947 ses premiers titres de champion de France sur 5000 et 10000 mètres. Il est médaillé d’argent sur 10000 mètres aux JO de Londres, en 1948, ainsi qu’aux JO d’Helsinki en 1952 où il prend encore la deuxième place derrière le Tchèque Emil Zatopek qui l’avait déjà devancé aux championnats d’Europe sur ces mêmes distances deux ans plus tôt. 

En 1956, la presse française estime qu’en présence de Zatopek, Mimoun ne peut espérer gagner le marathon des Jeux olympiques de Melbourne. Le Vieux se garde bien de promettre la victoire à son entraîneur : “Je ferai seulement mon possible pour aller jusqu'au bout ». La veille de la course, il reçoit un télégramme qui lui annonce la naissance de sa fille. Il l’appelle “Olympe”.  

Avant la mi-parcours le Vieux se trouve seul en tête, un peu désemparé. Il fait chaud, 36° à l’ombre. Va-t-il tenir ? Le dernier quart du parcours est un calvaire. Mimoun s'insulte pour s’encourager. Il tient. Et entre dans le Melbourne Cricket Ground sous les ovations de 120 000 spectateurs debout dans les tribunes. Il est un peu plus de 17 heures.

Zatopek arrive. Beaucoup plus tard. Quand il apprend que Mimoun a gagné, le grand Zatopek, sec comme un roseau, passé par tous les laminoirs, se met alors au garde-à-vous, retire sa casquette, et félicite son vieil adversaire : « Alain, je suis heureux pour toi ». Et ils s'enlacent pendant de longues secondes. C'était la dernière confrontation de ces deux-là sur la même course.

À l’aéroport d’Orly, Mimoun est accueilli en héros par une foule exaltée. On le porte en triomphe. On le désigne “champion des champions français”. En 1966, à 45 ans, il remporte son dernier titre national, sur le marathon.

Dans son pavillon de Champigny-sur-Marne on trouve des figurines de grands personnages français, mais aussi des images de Ste Thérèse de Lisieux, des papes Jean XXIII et Jean-Paul II. Car Mimoun, né dans une famille musulmane, était un fervent catholique. Il s’est même fait construire une chapelle dans le cimetière de Bugeat, en Corrèze où, dans les années 1960, il initia la création d’un Centre d'entraînement. 

On le voyait encore ces dernières années, se promener dans le parc du Tremblay, songeant peut-être à son palmarès impressionnant : 6 titres nationaux en cross-country, 4 fois vainqueur du Cross des Nations, 8 titres de Champion de France sur 5000 mètres, 12 titres sur 10000 mètres, et 6 sur le National de Marathon. De quoi raccrocher les pointes !

À ce jour, une centaine de rues, de stades et d'écoles portent son nom.

Quand tu es parti, le Vieux, le Bois de Vincennes s’est habillé en hiver. 

 

Gérard LEROY, le 23 septembre 2015