AMOS, berger, pourfendeur des injustices, prophète du VIIIe s (1)

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En mémoire du Professeur Jacques Briend

Le personnage : Amos est un berger de Teqoa, petite bourgade de Juda, du royaume du Sud, à une dizaine de kilomètres au sud de Bethléem. Le royaume de Juda est séparé du Nord depuis plus d’un siècle, depuis le schisme de 933. Israël profitera de l’affaiblissement d’Assur, pour reprendre Damas aux Araméens, auparavant sous l’autorité des Assyriens entre 806 et 762. Le maître de tout le territoire d’Israël pris aux Araméens s’appelle Jeroboam II. Son règne va durer 40 ans.

Amos est un rural. Il connaît bien l’histoire de son peuple et il se sent poussé à prophétiser au peuple d’Israël, ce qui l’amène à se rendre dans le Nord du pays.  Il arrive en 784 en Israël, au Nord. Et il va vite se faire connaître pour ses talents d’orateur et ses diatribes.

Le royaume du Nord connaît un étonnant progrès de civilisation, grâce à la dynastie qui y règne depuis un siècle. Le luxe s’y étale (cf. Am 5, 11), les divans somptueux meublent les salons de réception (3, 12-15), les repas fins sont agrémentés de musique (6, 4-6), autant de détails qui choquent notre prophète, lequel a grandi au milieu des bêtes et des vergers (1, 1). Amos est loin de la “high samaritan society”.  Il est attentif à l’injustice, à la vénalité, à l’inhumanité des créanciers qui réduisent leurs débiteurs en esclavage (2, 6), aux marchands “mangeurs de pauvres” (8, 4-6). Il est donc missionné par Dieu pour fustiger les vices des classes dominantes injustes, et porter un jugement sur leur moralité. 

Le livre d’Amos

Les oracles, qui ne suivent  aucune chronologie dans ce texte, ont influencé, d’après les spécialistes, la prédication d’Isaïe.

- de 1, 3 à 2, 16 une grande partie est consacrée aux nations et au destin que Dieu leur réserve, contre Gaza et les Philistins qui ont déporté des masses de gens, contre Tyr et les Phéniciens, parce qu’ils ont livré des déportés à Edom. Les Phéniciens étaient des navigateurs originaires du Liban, qui fondèrent au début du 3ème millénaire, des comptoirs en bordure de la Méditerranée orientale, notamment Carthage au IXe s. Ils disparurent sous les coups successifs des Assyriens, de Nabuchodonosor, de Darius III, et enfin d’Alexandre le Grand en - 332. Le nom Phénicien leur a été donné par les Grecs qui faisaient ainsi allusion à leur faculté à produire de la pourpre, qui se dit phoinix en grec. 

Amos s’élève aussi contre Edom, puis contre Ammon parce que les Ammonites ont éventré des femmes enceintes. Rabba des Ammonites, ou Rabbat-’Ammon, est la capitale du royaume des Ammonites, peuple ennemi d’Israël que la Bible fait descendre d’un fils de Loth, neveu d’Abraham. Sous Alexandre le Grand, elle s’appelait alors Philadelphie. Aujourd’hui, ‘Amman est la capitale de la Jordanie.

Amos s’élève encore contre Moab, contre Juda, d’où il vient, contre Israël enfin, injuste, avide, et profanateur du Saint Nom de Dieu.

- de 3, 1 à 6, 14, le peuple d’Israël est appelé à la conversion. Tout une suite d’oracles dénonce la situation morale et religieuse d’Israël, (“voyez quel amas de désordre sur les montagnes de Samarie” [...] “(voyez) ces entasseurs de violences et de rapines dans leur palais”. Amos s’en prend aussi à l’injustice sociale, dénonçant les intendants du royaume qu’il appelle “vaches de Bashân”, contrée de Transjordanie du Nord réputée pour ses gras pâturages, et dont les indigents sont opprimés. Amos s’en prend au culte célébré sans âme. Amos dénonce encore l’illusion du peuple qui croit que Dieu est obligé vis à vis de son peuple depuis son élection ! Et Amos réprouve enfin cette illusion très répandue selon laquelle chaque victoire militaire est un gage d’une prospérité infinie.

- 5, 12 à 20
La formulation prophétique de ce passage est centrée sur l’expression “Jour du Seigneur”.

Ces versets annoncent le malheur comme sanction. Sanction de quelle faute ? Que reproche Amos aux gens du Nord ? Leur conduite (5, 12-15), qui ne peut aboutir qu’à la mort et non à la vie (5, 14). Dieu va visiter son peuple (5, 17). Amos annonce un châtiment.

Le mot "malheur", dans la vie courante, prend sa place dans la lamentation funéraire. Le mot est normalement suivi du nom de celui qui est mort : “malheur, ma sœur”... Le cri de deuil marque la relation entre celui qui est en deuil et celui qui est mort. Amos utilise ici ce procédé en s’adressant à ceux qui sont vivants, qui croient vivre, et qui aspirent au Jour de Yahvé. Ça donne : “malheur à vous qui êtes morts, déjà morts”.

Le couple ténèbres/lumières fait apparaître l’élément “ténèbres” comme le plus important. Il signifie la mort. La lumière, elle, est symbole du salut, de la vie, de l’abondance.

Tout ce passage est centré sur le Jour de Yahvé. La lumière a son jour. C’est le jour de victoire. Jour de lumière pour Israël, mais jour des ténèbres pour les ennemis d’Israël. Le jour de victoire est risque de devenir jour des ténèbres pour Israël si Israël s’écarte de Dieu et désobéit à sa volonté.

Israël se croit vivant mais est déjà mort.

A-t-on affaire à un oracle eschatologique ? Le prophète envisage une mise en ordre par Dieu de ce qui se passe à l’intérieur du pays, afin que le peuple devienne le peuple de Yahvé. C’est sur l’action de Dieu dans l’histoire que l’accent est mis.

- en 7, 1, en 8, 1-3, en 9, 1-4, on apprend d'abord les visions d’Amos, suivies des doxologies (louanges à Dieu) débouchant sur l’oracle de la restauration finale en 9, 11-15.

L’expérience prophétique d’Amos, Am 7, 10-17

Tout part d’une altercation entre Amacya, prêtre de Bethel et Amos. “Je me dresserai contre la maison de Jeroboam” dit l’oracle. Ici, Amos dénonce la dynastie régnante, infidèle à Yahvé. Comme le politique et le social sont indissociables, l’institution politique est rendue responsable de l’institution cultuelle. Amos annonce donc la destruction des sanctuaires du Nord ajoutant les menaces contre les cultes qui n’établissent pas une vraie relation à Dieu.

Le récit de 7, 10-17 présente Jéroboam II comme roi d’Israël. Ce récit est composé de deux parties :

- un message, celui du prêtre de Jeroboam, Amacya (v 10 et 11). Amacya est prêtre de Bethel, et déclare qu’Amos conspire contre le roi, que le pays ne peut plus tolérer le discours d’Amos. Le prêtre prend fait et cause pour le roi, contre Amos : Bethel est un sanctuaire royal et les prêtres sont des fonctionnaires cultuels désignés par le roi. Remarquons qu’Amos est présenté par Amacya comme voyant, non comme prophète mais comme conspirateur, pertubateur politique. Et en passant sous silence Celui au Nom de qui Amos parle, le sens de la parole d’Amos est vide bien entendu.

- un dialogue, entre le prêtre Amacya et Amos (v 12 à 17), dialogue qui met en lumière l’identité d’Amos : c’est un “voyant” selon Amacya; le voyant, c’est le voyant du Roi. C’est quelqu’un qui a une fonction officielle auprès du roi et que le Roi nourrit (cf. Michée 3, 5). Amacya pense qu’Amos est voyant du Roi et qu’il en dépend pour sa subsistance. Amacya veut renvoyer ce concurrent chez lui : “Va t-en là-bas” au pays de Juda. Là est la légitimité d’Amos à gagner son pain : “là-bas”, il peut prophétiser s’il veut. Pas ici, pas à Bethel. Chacun son métier et les vaches seront bien gardées !

Et que répond Amos : “je n’étais pas Prophète, ni du corps des prophètes. J’étais bouvier et je cultivais les sycomores. Mais Yahvé m’a pris, alors que j’étais derrière mes bêtes, et il m’a dit : “Va, prophétise à mon peuple d’Israël”. “je n’étais pas fils de prophète”, autrement dit "je n’appartenais pas au “corps professionnel des prophètes”. Amos n’a pas sa carte de prophète. La grande affirmation d’Amos c’est qu’il est prophète par vocation, et non par fonction. Il est requis par Dieu. C’est Dieu qui agit. Amacya a une conception fonctionnaire du prophète. Amos, lui, affirme l’action universelle de Dieu.

Amos perçoit la Parole de Dieu qu’il a à dire. Au-delà le prophète veut susciter une faim et une soif d’entendre cette parole : “Voici venir des jours où je répandrai (...) non pas la soif de l’eau, mais celle d’entendre la parole du Seigneur” (cf 8, 11). L’expérience d’Amos révèle l’opposition prophète par vocation et prophète fonctionnaire.

Le message d’Amos

La prédication d’Amos est dirigée avant tout contre la mentalité naturiste du temps. Il dénonce tous les attributs que ses contemporains voudraient décerner à Baal, ce dieu auquel le peuple attribue l’autorité sur le cosmos, qui règle les séismes, les sècheresses, la pluie, la fécondité agricole (cf. Am 4, 4-12). Le Dieu d’Amos n’est pas Baal. le Dieu d’Amos connaît Israël. Le Dieu d’Amos aime son peuple.

Les chefs d’accusation qu’Amos retiendra contre Israël sont multiples. Outre l’ambiguité d’un culte tout à fait formaliste (cf. Am 5, 26; 8, 14), Amos dénonce l’hypocrisie avec laquelle on y prend part, et il proteste enfin contre le mépris généralisé de la justice. Amos est un juste.

Scribe, prophète improvisé (cf. Am 7, 15), Amos a vocation à inviter le royaume du Nord à un retour à Yahvé. Ce retour devrait s’accompagner d’un retour d’Israël à son voisin du sud, Juda. La maison de David est chancelante, à cause même des soudards de Samarie qui ont mené grand train (cf. Am 9, 11). Mais la Maison de David est promise à la restauration. C’est à une restauration divine, donc au salut, que le prophète Amos s’obstine à convoquer Israël.

Son ministère, commencé en 784, constitué d’interventions brèves, s’acheva après 735.

 

Gérard LEROY, le 24 octobre 2009

  1. cf. Des matriarches et de quelques prophètes de l'Ancien Testament, L'Harmattan, 2013, p. 49