Il y a 25 ans, Antoine Blondin raccrochait

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À Marie, d’Avignon, que j’aime 

   10 juin 1991. Devant l’église Saint Germain-des-Près tout Paris se rassemble pour lui rendre un dernier hommage, que le quotidien Libération titre à sa manière : “Même l’église était bourrée”.

Joli clin d’œil à Antoine Blondin qui, c’est bien connu, avait une passion pour l’alcool, laquelle avait été traduite dans Un singe en hiver, œuvre adaptée au cinéma par Henri Verneuil. Blondin aimait à définir ainsi le travail de l’écrivain : “On écrit avec un dictionnaire et une corbeille à papiers, tout le reste n’est que litres et ratures”.

À son époque, on n'était pas très regardant sur les notes de frais. Celles de Blondin présentaient, entre les dépenses d'hôtel, de restaurant ou de voyage, des lignes qui avaient de quoi intriguer les contrôleurs administratifs de son journal. Ces lignes étaient libellées s, c, p.  Une personne cependant s'enquit un jour  de la signification de ces lignes : "Qu'entendez-vous, Monsieur Blondin, par "s, c, p ?". Blondin, sans se troubler, lui rétorqua : "Si ça passe !" 

Le quartier de Saint Germain-des-Prés n’a pas oublié ses frasques. Blondin aimait à jouer au torero avec les voitures, multipliait les visites fantasques dans les bars et collectionnait les arrestations dans un état d'ébriété avancée.

Son roman L’École buissonnière, qui lui valut le prix des Deux Magots, avait capté l’attention de Marcel Aymé et de Roger Nimier, avec lesquels Blondin se lia par la suite d’amitié. Suivront alors, entre autres, Les Enfants du Bon Dieu, L’Humeur vagabonde, et l’inoubliable Singe en Hiver.

De 1954 à 1982, les lecteurs de L’Équipe se sont délectés à la lecture des sept cents chroniques d’Antoine Blondin, dont près de cinq cents ont été consacrées au Tour de France. Vingt-huit années d’escapades et d’aventures, relatées au rythme de son “humeur vagabonde”. Les chroniques de ce prodigieux journaliste sportif ont contribué à forger la légende de l'épreuve phare du sport cycliste. Ses titres faisaient les délices des lecteurs de L’Équipe. Le 7 avril 1957, après la course Paris-Roubaix, Blondin titrait son papier sur le mode des Trois Mousquetaires : “Va-t’en après, Louison Bobet”. En 1965, un 14 juillet, il se rangeait aux côtés du public exhortant Poulidor, ce “Meilleur ouvrier de France” par un “Vers un Poulimultiplié ?”. Pour rappeler la trajectoire sportive du pistard Pierre Trentin parvenu à l’automne de sa carrière, Blondin avait trouvé un titre : “Le Trentin du mois d’août”.

Blondin n’était pas admiratif que des cyclistes, qu’il lui est arrivé de fustiger, en juillet 1974 par un : “Allons enfants de l’apathie”. Il aimait le rugby. Il l’a aussi conté. “On aime d’abord l’ovale pour sa rondeur” avait-il écrit, en janvier 1958, à l’occasion du tournoi des cinq nations. Il aimait encore l’athlétisme. Blondin rapporta par le menu détail l’empoignade que se livrèrent le cubain Enrique Figuerola et l’américain Bob Hayes lors de la finale du 100 mètres des Jeux de Tokyo. Il titrait : “Cent mètres plein la vue !”.

Il aimait à retrouver ses amis Déon, Millau, Parisis, Cormier, Hatzfeld, dans un bistrot de la rue du Bac, un de ces estaminets qu’il appréciait, Le Bar Bac. L’auteur de Monsieur Jadis n’est pas près d’être oublié. Pas plus aujourd’hui, vingt-cinq ans après sa mort, qu’au lendemain de celle-ci. La fulgurance autant que la légèreté de son écriture attirent toujours autant.
Déon se souvient : “Il n’était pas que ce demi-clochard de Saint Germain-des-Prés, des bistrots de la rue du Bac, il était, pour l’au-delà des hasards désolants de la vie, le délectable auteur d’une œuvre singulière.” Blondin écrivait d’abord pour ses amis. “Grâce à lui, aime à reconnaître Michel Déon, nous avons eu moins froid, nous avons ri au lieu de fondre en larmes”.

Les calembours s’inscrivaient comme les touches ornementales de ses récits. Façon de tordre le cou à tous ceux qui se prennent au sérieux, attachent trop d’importance à eux-mêmes, et croient en leur destin plus qu’au destin lui-même. La légèreté de Blondin démasquait les vaniteux, inquiétait les orgueilleux. Il opposait la grâce à tous les prétentieux. Ses phrases roulaient comme la mer sur les galets, ou “comme un vieux cognac dans son verre ballon” a écrit Christian Millau dont la comparaison ne surprend pas, venant de cet expert en gastronomie.

Chez lui, Blondin avait constitué un petit stock de Chablis propre à rendre la conversation plus gouleyante, dans l’intimité du noir obscur où le blanc dégringole.

Après chaque étape du Tour, il s’asseyait à sa table de travail, et lançait à la cantonade : “Et maintenant, au goulot !”. Puis il se levait pour aller quérir au bar les “munitions”, compagnes indispensables de sa tâche. Il arriva qu’on le forçât à rédiger dans les temps, mais toujours il a rendu sa copie d’une écriture impeccable, à la façon de l’instituteur dessinant chacune de ses lettres avec des pleins et des déliés, couchées sur une page de cahier d’écolier.

Le 19 juillet 1955, son papier pour L’Équipe rendait hommage à Louison Bobet, vilipendé la veille par les badauds de Provence et qui allait, sourd aux sifflets que lui adressaient par-dessus le marché les cigales, gravir les lacets interminables de ce mont pelé qui domine le Comtat Venaissin. Blondin titrait son article :  “La victoire à Ventoux”.

L’écrivain Jean Marc Parisis se souvient de sa dernière rencontre avec Antoine Blondin. C’était un matin, dans l’arrière salle obscure d’un bistrot de la rue Mazarine. Blondin est attablé devant un verre de Sauvignon. Il est nostalgique. Nimier lui manque. Blondin a 65 ans. Il écluse sa vie. Il la bégaie. Comme Sagan, qui rappelait, attendrie, que Blondin et elle étaient timides tous deux, et bègues !

Antoine, quand tu as passé la ligne d’arrivée, nous avons tous été envahis par le sentiment d’être perdants.

Gérard LEROY, le 6 juin 2016