Après la mort de Soljenitsyne, brève comparaison de deux totalitarismes

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Les hommages s’accumulent après la mort de celui qu'on n'est pas loin de considérer comme prophète. On retiendra sa dénonciation des goulags, son rejet du mensonge et de la corruption, son amour de la vérité, sa conscience morale et son refus de ce consumérisme occidental qui engendre la décadence.

Il souffrit la contestation de ses compatriotes. Soljenitsyne aimait sa patrie et les Russes, ces braves gens, dont la naïveté les a empêchés de comprendre le système auquel ils étaient asservis, sans doute parce qu’ils y étaient englués. Ils marchaient ensemble et à découvert dans l’innocence de leur juste cause. Ils s’en remettaient à leurs “autorités” qui, depuis des lustres, leur annonçaient le grand soir. Ils faisaient confiance.

Cette présomption de bonne foi, cette confiance aveugle les a piégés. Un peu comme les Juifs d’Europe centrale qui, pendant la seconde guerre, refusaient d’admettre l’inhumanité des nazis.

Hitler, Staline, Ceaucescu, Pinochet, Kim Jong-il... et d'autres de la même veine, ont toujours prétendu se préserver contre les complots menaçant leur régime. Et tous, Hitler, Staline et autres roitelets qui tyrannisent et torturent encore, tous prêchent la paix, pas la guerre. Tous fondent leur propagande sur la légitime défense et sont fondés, du coup, à envoyer leurs valetailles remettre de l’ordre dans la maison et rétablir le droit du prince.

Nazis et communistes se sont présentés comme des brebis pacifiques et ont agi de la même manière vis-à-vis de ceux qui osaient contester leur idéologie. Soljenitsyne a payé sept ans de prison pour avoir exprimé, à propos du système stalinien, ses “indignations politiques” dans une lettre adressée à un ami, subtilisée par le KGB. La propagande nazie articule son discours, comme Staline, sur la violence totalitaire, la Gesprächstechnik de Goebbels.

Analysé par Raymond Aron, Hannah Arendt, Claude Lefort et autres spécialistes, le totalitarisme se fonde sur une idéologie, et une seule, donc sur une seule vérité, propagée par un parti, et un seul, placé sous l’autorité d’un seul, lequel contrôle toutes les activités sur son territoire. Le but du totalitarisme est de créer une société nouvelle. La persuasion s’exerce au moyen de la propagande. La répétition est obstinée. Toute faute est considérée comme une faute idéologique et réprimée sévèrement.

Les totalitarismes, nazi ou communiste, fonctionnent de la même manière, selon R. Aron, sur deux principes : la foi des militants et la peur des opposants. “La dictature engloutit les hommes dans la nuit pour propager la terreur parmi ceux qui sont restés libres” (Jean-Marie Domenach).

Écoutons les autorités chinoises nous informer de la situation au Tibet. On parle d’accord quand règne la violence, d’ordre quand c’est le grand chambardement, de souveraineté et de non ingérence quand les soldats patrouillent, fouillent et réquisitionnent.

Reste une question : Y aurait-il une différence substantielle entre communisme et facisme ?

La parenté profonde entre communisme et facisme est dure à accepter, particulièrement pour ceux qui ont combattu le nazisme aux côtés des communistes. Mais l’idéologie de “mobilisation totale” est commune aux deux systèmes, une idéologie qui façonne les mentalités, au point que le travailleur en temps de paix finit par se conduire comme le soldat qu’il fût en temps de guerre : discipliné, hiérarchisé, au service de la puissance productive. Pour une industrie qui s’inscrit dans une compétitivité assimilable à une forme de guerre l’ouvrier redevient le soldat, dont le travail est d’ailleurs récompensé par la presse locale qui l'honore comme un héros, et bien souvent par une médaille.

Il y a pourtant une différence entre nazisme et communisme, non substantielle, qui tient à la vitesse d’exécution. Il faut reconnaître qu’Hitler était pressé. Il voulait assister de son vivant au triomphe du Reich. Alors que l’impérialisme soviétique a réalisé en pas moins de quarante ans un scenario analogue à celui de l’impérialisme faciste en quatre ans.

La conscience de la monstruosité du totalitarisme soviétique a été éclairée par Une journée d’Ivan Dennisovitch, puis par le grand œuvre de Soljenitsyne L’archipel du Goulag.

Ce prophète aura été, pour beaucoup d’entre nous, le précurseur exigeant du devoir civique, un modèle intransigeant de la conscience morale.

 

Gérard LEROY, le 5 août 2008