Bail à céder

Version imprimableSend by email

Pour Serge Gonçalves, Béa et Gilles, ce clin d'œil amical

   A l’image des baigneurs en détresse en train de se débattre dans des eaux infestées de requins, les petits commerçants ne savent plus dans quelle direction se trouve leur survie.

C’est que les grands magasins les étouffent et les noient, à la manière des bulldozers qui ravagent tout sur leur passage.  

Comptant sur la convoitise en même temps que sur l’âpreté de tous, sur l’attraction pour le grand bazar, la caverne d’Ali Baba, le grenier à jouets, sur l’attrait pour la braderie et les publicités alléchantes affichées par les Raminagrobis du marketing, les magasins à grande surface se déploient sans souci de ceux qu’ils phagocytent, de ces petites boutiques où, vous souvient-il, on goûtait le plaisir d’être accueilli et d’échanger avec le gérant.

Les petits commerçants luttent pour conserver cet espace vivant, contre la désertification de quartiers entiers, contre la machine déshumanisante qui les vide, et tentent de sauvegarder l’oasis où s’abreuvent encore quelques nostalgiques qui appellent leur boulanger “mon boulanger”, leur poissonnier “mon poissonnier” et non pas le Lidl, Monoprix ou Carrefour.

Ils portent pourtant une part de responsabilité, ces petits commerçants, dans leur disparition. Coiffeur, boucher, fleuriste, restaurateur, pharmacien, photographe, et tous ceux dont on poussait la porte de l’échoppe pour le moindre bouquet, pour le moindre cliché, s’en sont allés trop vite, parfois à des dizaines de kilomètres, chercher dans ces hangars racoleurs leur nécessaire, et désormais leurs  consommations addictives devenues besoins vitaux. Vous ne trouverez plus votre croissant, ni vos pinceaux, ni votre bifteck, dans ces villages qu’on a connu colorés de ses petites enseignes voilà trente ans seulement. Ils sont aujourd’hui déserts.

Les bulldozers “Géant” croient effacer un passé arriéré, alors qu’ils détruisent une alternative à dimension humaine encore possible. 

Ils ont pour eux la bénédiction de l’Etat, du gouvernement dont certains membres bénéficient d’un certain nombre d’actions de ces entreprises. Ils ignorent, ces mammouths de

la vente, ou veulent ignorer que les petits commerces sont les bourgeons de l’arbre social, les lieux de prédilection du “vivre ensemble”.

Ils ne comprennent pas que ces îlots de résistance sont des îlots d’espérance. Les tenants de l’hypertrophie de l’économie libérale, qui regardent le monde comme un terrain à bâtir des entreprises, se croient réalistes alors que leurs calculs les aveugle sur les vraies et incalculables réalités des vies humaines, qui s’appellent le partage, l’amour, les chagrins, la joie, l’amitié, le projet.

Le caractère abstrait, anonyme et déshumanisant de cette machine énorme, armée pour conquérir pas moins que le monde, a déclenché le meurtre de maints petits commerçants dont le talent qui les a spécialisés ne figure pas sur les registres du pôle-emploi. 

Il ne leur reste plus qu’à entendre l’oraison funèbre qui s’élèvera à mesure du regret exprimé par ces gens égoïstes qui ne regardaient pas plus loin que leur porte-monnaie.  

 

Gérard LEROY, le 11 novembre 2014