Billet d’humeur à l’adresse des jeunes suffisants

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Pour François Leviel, en hommage amical, et en remerciement au pape François qui condamne "la culture du rejet des vieux"

 

Ça les agace et ça les attriste, les sexagénaires, ce manque croissant d’intérêt de la société occidentale à l’égard des personnes perçues comme ayant dépassé la date limite de péremption. Par une de ces circonvolutions hypocrites faisant croire au souci de ne pas froisser les “vieux”, on les a remisés au rang des “personnes âgées”, pour ne pas dire “usagées” .

 

On les sort quelquefois, le dimanche, les personnes usagées. Ça donne bonne conscience. On les mêle aux déjeuners entre amis. On leur lance machinalement un tonitruant : “comment ça va ?”, se délestant du minimum syndical de politesse qu’il est de bon ton d’afficher. La formule sous-entend évidemment “comment ça va, la santé ?”. Normal quand l’âge commence à faire grincer les articulations comme les gonds d’une vieille armoire. Voilà qui nous renvoie au temps de Molière ; quand on était curieux de l’efficacité des clystères administrés à son voisin, on lui lançait “comment ça va ?

On se regroupe entre soi, pour l’apéro. Dans le brouhaha des superficialités d’usage on trinque, on rit, on crie et l’on se porte à table, continuant d’exposer avec force détails les exploits des marmots ou son rapport d’activités. Les projets fusent. L’usagé, lui, s’use. D’un côté de la table le dynamisme décoiffe, tandis qu’en bout de table l’usagé étanche sa soif. Bien avant l’entame du plat de consistance les débats sont lancés, aussi importants qu’on en parle fort, sur les radars de l’autoroute, la date de l’ouverture des soldes, ou le dernier iPad. 

Pendant ce temps-là les rabougris silencieux se resservent un verre de vin. Faut bien passer le temps...

Le déjeuner passe en revue les autosatisfactions. Chacun s’éblouit de ses frasques qui font le paravent de la routine de nos vies à remplir. Chacun apprécie d’être approuvé par le petit aréopage. On parle doctement de sa sphère qu’on prend pour de la stratosphère, dans l’indifférence totale pour ce qui n’est pas de soi. On discute, des tarifs du péage, de Loft story ou des “alloc”, on vitupère, on classe, on catalogue, on exhorte, on exulte. “Vous en reprendrez bien un peu ...”. On jette un œil censeur sur le monde, si mal gouverné par ces gens qu’on n’a pas voulus. On les tance de son importance, égoïste et ethnocentrique, ignorante bien souvent, qui se nourrit de l’estime qu’on a de soi-même, de sa profession, de ses talents. Et dans un dernier élan, comme pour mieux montrer sa supériorité, à la façon des Romains que la religion rendait fiers, on marque sa différence avec d’autres peuples si privés de notre “brillante civilisation”. 

Pourtant, sur l’autre rive, qu’on regarde avec condescendance, voire avec mépris, scintillent encore des trésors que nous avons jetés, il y a belle lurette, aux orties. Là-bas, Mohammed et ses frères, continuent d’exprimer leur vénération à l’abd. L’abd ? la chose merveilleuse, l’ancêtre, le patriarche ou la Maman, qui connaissent les coutumes qui souvent ont force de loi. L’abd, celui dont on requiert l’avis, le conseil, le sage duquel on attend l’arbitrage. L’abd !

Ici l’abd meurt de ne servir à rien.

Ignorant de tout on ignore que le déclin intellectuel et moral va de pair avec le souci utilitariste triomphant. Les jeunes, suffisants, anesthésiés par la convoitise et le souci de paraître, offrent à leur indigence de s’installer douillettement.

L’Occidental aime fanfaronner, étalant l’inventaire de ses biens à n’en plus finir, sa villa, son chalet, ses autos, et toute la panoplie qui fait rêver les mômes. L’occidental a réussi. Du moins le croit-il, quand bien souvent sa vie n'est rien d'autre que le reflet d'une médiocre vacuité. 

Le vieil occidental, on l’a rangé, sans savoir s’il pouvait encore avoir de l’usage. Comme un souvenir on le garde, sans trop savoir pourquoi, après tout, pourquoi pas ? 

Pour peu qu’on marque son désintérêt pour quelque projet que pourrait encore avoir ce loqueteux, celui-ci finit par les abandonner, ses projets. Et s’enfoncer un peu plus, précipitant ainsi sa fin. Maldiney a bien démontré qu’un vieillard sans projet précipite sa mort.

Et pourtant. Qui, mieux que la personne âgée, qu’on voudrait usagée, a cette possibilité de transmettre l’expérience et le savoir, un savoir réfléchi et vérifié par l’expérience, une expérience qui juge et fonde la pensée théorique ? N’est-ce pas du gâchis de se priver d’un patrimoine indispensable pour réussir sa vie, en marge des acquis nécessaires pour réussir dans la vie ?

 

Gérard LEROY, le 22 juillet 2013