Bonaventure, ou l'entrée de Dieu en théologie (1)

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Pour le Frère Jean-Luc Pinalie, en hommage amical

   Au XIIIème siècle, Paris figure parmi les places intellectuelles d’Europe. Tout ce qui se pense alors est en rapport à la théologie, sinon au service de celle-ci. Les intellectuels cultivent le souci d’harmoniser la science et la foi. Et comme l’aristotélisme, malgré la censure pontificale et les réticences dans l’Université, s’impose peu à peu, il va bien falloir aux intellectuels chrétiens trouver moyen de se l’approprier pour accorder au dogme chrétien un cadre philosophique qui le consolide. Et tant qu’à faire, que ce soit pour les siècles des siècles !

Se produit alors ce qu'on appelle un kaïros. Dans la philosophie grecque le kaïros désigne une période critique, un temps opportun pour une décision en direction d'une nouvelle orientation (2). En effet, en ce temps-là on repère une quantité de penseurs étonnants. Dominique est contemporain de François d’Assise (1182-1126), mais aussi d’Alexandre de Halès (1186-1245), qui enseigne à l’école cathédrale de Paris. À 51 ans celui-ci est invité par les franciscains. Tout Paris est en émoi à cause de l'entrée d'Alexandre de Halès chez les franciscains.

Dans le bouillonnement parisien on remarque un certain Jean Fidanza, jeune Toscan, brillant étudiant en théologie récemment entré lui aussi dans l’ordre des Franciscains. Son nom n’est pas resté dans les

mémoires, au contraire de son surnom : Bonaventure. Alexandre de Halès devient le maître de Bonaventure au couvent des cordeliers; il lui enseigne la tradition augustinienne. Quand A. de Halès meurt, Bonaventure, qui n’a pas encore terminé ses études, le remplace. Le jeune homme se voit ensuite nommé maître régent en théologie au Studium des franciscains de Paris en 1253. Il se maintient à ce poste quatre années, jusqu’au jour où l’Ordre des Frères Mineurs l’élit ministre général de l’Ordre, un Ordre que Bonaventure formalise en l’alignant sur les usages monastiques traditionnels par les Constitutions dites "de Narbonne", signées précisément en 1260, à Narbonne. Quinze ans plus tard, en 1274, le frère Bonaventure est nommé Cardinal, avant de mourir quelques mois plus tard, à Lyon. N’allez pas chercher sa sépulture dans l’église des Cordeliers de Lyon, vous ne la trouverez pas, car elle a été jetée dans le Rhône par des excités révolutuinnaires et n’a jamais été retrouvée.

Comme tout franciscain Bonaventure tente de faire que sa vie soit une imitation de la vie du Christ. Théologien, il ne s’arrête pas au témoignage de son expérience, commune à tous les franciscains, tout entière subordonnée à la recherche de Dieu. Il l’explique comme une sagesse et une doctrine. Ainsi justifie t-il l’engagement de son maître François d’Assise.

Pour le frère Bonaventure, qui prétend ne fonctionner que comme théologien, la philosophie n’est pas à éliminer; elle serait même vraie dans son domaine, mais Bonaventure se méfie du rationalisme et concède à la philosophie un rang inférieur, où elle doit fonctionner sous contrôle, sans aucune autonomie. Car selon Bonaventure la philosophie ne peut parvenir à la vérité tant que l’esprit des philosophes est titillé par le péché, tant que les philosophes se soucient de choses naturelles qui les détournent des vérités essentielles, divines. Et même si la philosophie cherche Dieu, elle n’a pas le monopole des moyens pour y parvenir. Bonaventure préserve son pré carré ! Bonaventure croit en effet que Dieu peut être découvert à partir d’une simple observation des vestiges de l’univers, que la vie psychique porte la marque de Dieu et que les réalités métaphysiques le révèlent directement. Pas besoin donc de se fourvoyer dans les dédales de la philosophie. Et comme dans chacune de ces trois pistes Dieu se pose comme principe et comme fin ultime, on se paye donc le luxe de six voies pour aller à Dieu et le connaître.

Bien sûr, Bonaventure rencontre des résistances, qui l’invitent à revoir sa copie sur la nature des actes intellectuels, surtout quand notre franciscain s’aventure dans la recherche de Dieu qu’il découvre dans l’âme humaine. Car Bonaventure a pris son parti de dénoncer l’enseignement de certains maîtres parisiens —Thomas d’Aquin lui-même n’y coupera pas— et de condamner l’ensemble des thèses aristotéliciennes et averroïstes qui ont sur l’âme humaine et sur l’éternité du monde un point de vue audacieusement plus scientifique. Pour Bonaventure, l’âme humaine se connaît elle-même immédiatement, sans avoir recours à un intermédiaire sensible pour se connaître. Les vérités éternelles sont connues par des idées innées qui sont une sorte de miroir des idées divines. Et si ces idées divines sont présentes dans l’âme, voilà qui nous prouve bien que l’âme porte la marque de l’image de Dieu ! Aussi l’âme connaît-elle Dieu intimement. C.q.f.d!

Gérard LEROY, le 18 novembre 2011

  1. Je reprends ici le titre de la thèse de doctorat du philosophe Emmanuel Falque, publiée chez Vrin
  2. Dans le N.T. c’est le temps de salut choisi par Dieu (Mc 1, 15). “Le temps est accompli; le royaume est proche...