Brèves de comptoir...

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Pour Bernard Schürr, ce supplément amical à nos échanges

   Paris a dit sa messe. Mais Paris ne la vaut-il pas ? La messe est dite. C’est l’heure du parvis. On se cherche, on se regroupe, on échange, on s’insurge, on analyse. Les assassins, les policiers, le canard, les juifs, la laïcité, la République, l’islam, tout y passe. Tandis que sur le devant d’une scène publique, les donneurs de leçons assènent leurs vérités. L’on commence à être saturé de leurs slogans fumeux, de ces vœux pieux ou tendancieux, paravents des mandarins d’un jour que la complexité du problème a de quoi effrayer.

Car en effet, la complexité se révèle quand nous sommes invités à suivre, en un temps record, un “docu” qui va de Paris à Bruxelles, en passant par Abuja, ou Alep, via Karachi ou Racca. Si tout ce qui s’y passe nous donne la nausée, rien de ce qui s’y passe n’est semblable ailleurs. Le Nigeria, bientôt le Tchad, est pénétré par Al-Qaida ; le Moyen-Orient subit l’obscurantiste wahhabisme, la Syrie la détermination de Bachar Al Assad, et la cruauté de voyous auto-proclamés “État islamique” dont les rangs se grossissent des petites frappes fuyant l’Europe occidentale. 

La France, abasourdie devant ce qui lui arrive a de quoi s’inquiéter. Elle s’organise, et cherche à se rassurer. Sur le théâtre du monde se joue une pièce dramatique interprétée par des acteurs reliés entre eux par des fils qu’il est difficile de démêler. Sur le théâtre de France, l’image de l’islam s’éloigne de l’image voulue par les musulmans. 

Le monde sécularisé refuse d’admettre que la religion est un invariant de l’homme. En conséquence la religion est l’angle mort du regard occidental. Nous avons tant à faire avec la dictature des chiffres, la résolution du déficit imposé par Bruxelles ! Et puisque les ayatollahs de l’économie prétendent

que tout se règle avec du fric la solution de nos maux se résoudra bien avec de savants calculs... 

Notre ignorance a pourtant fait les frais de cette illusion. Elle s’exprime aujourd’hui dans l’islamophobie qui ne manquera pas d’attiser l’islamisme. Les deux sont en rapport de réciprocité causale.

Pour faire pièce à l'inculture religieuse et lutter contre les dérives causées par l’ignorance, Régis Debray a rendu, en 2002, un rapport au Ministre de l’Éducation nationale (1) qui le lui avait demandé, sur l'enseignement du fait religieux à l'école. Dans ce précieux morceau d’intelligence, Debray y dénonce le fait que sous prétexte de la laïcité (celle d'abstention propre à l'Etat), on occulte les significations des grandes figures du judaïsme, du christianisme et de l’islam. Les élèves apprennent les guerres de religion : leur a-t-on jamais montré clairement autour de quels enjeux théologiques elles s’étaient déroulées ? Nos jeunes gens connaissent aujourd’hui beaucoup mieux le panthéon grec, ou égyptien, le Petit livre rouge ou Pif Gadget, que les prophètes d'Israël. Ils ignorent totalement, pour n’en avoir jamais entendu parler, l'Épître aux Romains, ou les Psaumes. Or ces textes ont fondé notre culture, au moins autant que la mythologie grecque. Nous souffrons d'inculture, et par trop d'inculture religieuse.

Comment comprendre les mutations présentes, géopolitiques, culturelles, économique, qui nous font signe et nous invitent à saisir notre co-responsabilité dans un monde qui ne se fera pas sans nous. L’éducation n’est pas uniquement destinée au marché du travail. Elle peut servir aussi à la qualité du lien social, à la transmission du savoir, à la qualité morale de la société. Il nous faudra refondre l’école, la ré-orienter non seulement vers l’adaptation à la société présente, mais vers un apprentissage au dialogue et à la pensée critique plutôt qu’aux vociférations. Pour que le neuf advienne, il ne suffit pas de se dresser comme un cabri et crier des slogans, ni d’attendre qu’on nous dicte l’avenir ; il nous faut cultiver la metanoia, accompagner la conversion, pour aller au-delà de soi, s’ouvrir au jamais vu, abattre les murs, mettre en communication les hommes et leurs cultures. Vouloir exclure celui qui ne nous ressemble pas c’est agir comme ceux que l’on vilipende.

Nous sommes dans une société plurielle, pluri culturelle et pluri confessionnelle. L'ignorance des civilisations et des cultures apparaît comme la cause de l'impréparation à ce phénomène social important qu’est la pluralité. La pluralité a toujours existé mais nous ne l’expérimentions pas. Voilà la nouveauté, qui interpelle la laïcité dynamique de la société civile. 

De nouveaux prosélytes se font entendre, cachant mal leur jeu en s’appuyant sur le principe de laïcité qu’ils falsifient pour accuser les religions de répandre tous les maux qu’il nous faut endurer.

Loin d’être le lieu d’un affrontement, la laïcité doit permettre la liberté de conscience, l’affranchissement de la tutelle d’institutions religieuses, le ciment des diversités, l’espace pour un dialogue constructif. En cela elle est valeur de la République. La vérité qui nous rend libres, c’est ce à quoi nous pouvons croire, c’est ce à quoi nous pouvons ne pas croire, ce à quoi nous pouvons adhérer, ce que nous pouvons attester ou contester. Librement, “laïquement”, autrement dit dans la reconnaissance d’autrui et de sa singularité, de son irréductibilité, de sa différence, qui ne doit ni se soumettre, ni s’imposer.

Tous les hommes, parce qu’ils fondent l’humanité présente, sont frères. Il n’y a pas, comme l’a déclaré stupidement l’humoriste Christophe Alévêque, d’un côté les croyants, de l’autre les “pensants”. Comme s’il y avait d’un côté les impies, de l’autre les élus. Nous sommes tous embarqués, dans la galère qui nous mène vers un port où sont déjà échoués ceux que nous pleurons.

 

Gérard LEROY, le 18 janvier 2015

(1) Régis Debray, L’enseignement du fait religieux dans l’école laïque, Rapport au Ministre de l'Éducation nationale, Préf. de Jack Lang, ed. Odile Jacob, 2002.