De bure et de pourpre : le Cardinal d’Espagne

Version imprimableSend by email

Pour Gaëlle LERMENIER, en hommage affectueux

   Si le théâtre des Pinter, Ionesco, Beckett, et de tous les auteurs de l’absurde ont particulièrement ébranlé le théâtre traditionnel qui ne se construisait que sur une unité d’action, de temps et de lieu, si rétrécie que soit sa place aujourd’hui, les aficionados du théâtre de répertoire remplissent toujours les gradins

Il est vrai que peu de gens, aujourd’hui, sont encore aptes à se reporter par l’imagination à ces scènes prodigieuses de la vie médiévale ou celles de la Renaissance où se sont illustrés le cruel Malatesta à Florence et l’énigmatique Cardinal Cisneros en Castille. Nous sommes tellement engoncés dans nos conformismes bourgeois qu’on a quelque difficulté à admettre qu’on n’ait pas toujours pensé, agi, réagi, comme on se conduit aujourd’hui.  

Ne résistant pas, au plaisir de relire, à l’été, le théâtre de Henry de Montherlant, j’ai revisité l’une de ses meilleures pièces, Le Cardinal d’Espagne, éprouvant un réel plaisir à réveiller le souvenir des accents inimitables que donnait à son rôle Henri Rollan.

 

Cisneros, réformateur religieux franciscain puis homme d'État espagnol, sévissant aux XVe et XVIe siècles, fut d’abord le proche conseiller d’Isabelle la Catholique et régent de Castille. Élevé à la pourpre cardinalice, après avoir entrepris d'importantes réformes dans le fonctionnement du clergé espagnol, le Cardinal d’Espagne est tout entier saisi dans une rencontre avec Jeanne Iʳᵉ de Castille, fille d’Isabelle la Catholique. Jeanne, dite Jeanne la Folle, est reine de Castille et d’Aragon en 1516. Jeanne est devenue folle le jour où, dépassant les apparences, elle a saisi l’essence des choses. Elle est folle aux yeux du monde, j’entends. Car en fait ce sont la lucidité et la sagesse qui s’expriment en cette femme déroutante. Deux idées essentielles sont à retenir de cette grande scène avec le Cardinal Cisneros. Avant tout : l’inutilité de tous les actes des hommes. Tout est tourné en dérision par celle qui n’accorde d’importance qu’à « sa petite eau » versée dans le bol qu’elle garde à sa portée. « Rien ne vaut la peine de ». Et d’autre part, dans ce vaste océan de la vanité, une seule chose garde son sens et sa justification: l’amour. « Je suis du monde de ceux qui aiment, et ne suis que de ce monde-là » dit-elle.

Cisneros, implacable d’énergie et de dureté, se laisse désagréger par la reine Jeanne, jusqu’à douter du sens de sa propre vie. Le prélat franciscain, qui reste pieds nus et porte cilice sous la pompe cardinalice, qui étoffe sa gloire en même temps qu’il l’assume, est comme effondré sous les coups que lui porte la condamnation de la reine Jeanne. Au contact de la reine, le Cardinal ressent le vertige du renoncement. 

Cisneros s’est enfui à maintes reprises vers le cloître. Par attrait pour la prière, la méditation, la vie contemplative. D’où il s’extirpe, à regret cependant, pour retourner dans le monde. Par devoir ? Il le déclare. Par amour du monde ? Il se garde de l’avouer. Il dit pourtant : « je voudrais me prosterner, poser mon front contre la terre, adorer Dieu, ne faire plus que cela ». Mais alors que le roi lui ordonne de se retirer dans son diocèse, Cisneros en éprouve de l’affliction. 

Le Cardinal d’Espagne est tout entier dans cette tension dialectique. Il aspire à l’érémitisme et voilà que réapparaît chez cet anachorète de vocation le métier de chef d’État qui lui colle comme une seconde peau. Il instaure un va-et-vient entre la croisade et la retraite. Il est tout à la fois homme d’action et orant solitaire. Il porte une robe de bure sous sa pourpre ; la bure dément la pourpre. Il y a dans cet homme un attachement à la réputation que sa conscience conteste.

Le renoncement absolu est une bataille à ses yeux impossible. 

La victoire au terme du combat entre la dérision et la gloire revient à la dérision, qui est a-temporelle, et la défaite à la gloire qui, elle, est éphémère.  La véritable victoire, Henry de Montherlant l’accorde à Jeanne. Il y a une folie du Néant comme il y a une folie de la Croix. Elles ne sont chacune que l’intelligence de l’absolu. Un abîme semble les séparer. Un pont les relie. 

 

Gérard LEROY, le 11 septembre 2018