Cerveau à réparer : pistes et garde-fous

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 Pour Jean-Claude et Marie-Jo Ghisgant, en témoignage d'amitié

Décidément le progrès médical avance, étendant son activité à des champs encore peu explorés à la fin du siècle dernier. Nos pays dits développés voient la durée de vie de leurs populations augmenter. On peut s’en réjouir, tant que l’allongement de la vie satisfait à peu près la personne, tant au niveau physique qu’au niveau mental. Mais tous ne jouissent pas pareillement de l’inévitable dernière ligne droite.

 Les progrès de la recherche médicale génèrent beaucoup d’espoir... et aussi des craintes, justifiées. “L’espoir, disait Spinoza, n’est rien d’autre qu’une joie inconstante, née de l’image d’une chose future ou passée dont l’issue nous paraît douteuse” (1).  Douteuse, certes, mais pas impossible. C’est cet espoir qui anime autant leur entourage que les 500000  personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer en France. Cette affection n’est pas la seule que concernent les progrès réalisés sur les maladies mentales. La maladie de Parkinson, causée par le défaut d’un neurotransmetteur impliqué dans la motricité, atteint 150000 personnes en France. Seront encore bénéficiaires de ces recherches thérapeutiques récentes sur les maladies neurovégétatives les 60000 personnes atteintes d’une sclérose en plaques, et bien d’autres encore.

 Deux pistes offrent aux chercheurs ce qu’il est convenu d’appeler une “réparation” du cerveau.

 La première consiste dans la stimulation électrique des parties déficientes ou endommagées, visant à corriger l’activité électrique des neurones. On imprime au malade un très faible courant électrique continu et un courant électrique alternatif à haute fréquence, par l’intermédiare d’une électrode positionnée sur la zone déficiente du cerveau. Cette méthode électrophysiologique, spectaculaire, a été utilisée par le chercheur américain Antonio R. Damazio qui rapporte qu’un stimulus électrique, appelé dans son jargon “Stimulus Émotionnellement Compétent” (SEC), appliqué sur l’aire lésée d'un  des lobe frontaux, peut déclencher l’émotion, ou la modérer, résoudre un "trouble obsessionnel compulsif" (TOC), estomper la culpabilité, etc. (2) .  

 La seconde piste, d’ordre tout à fait différent, fait appel  à des cellules souches embryonnaires prélevées sur des embryons issus d’une procréation médicalement assistée (PMA). Les embryons obtenus à partir de la fusion des cellules somatiques prélevées (cellule de peau) et d’un ovocyte préalablement séparé de son noyau pourraient être greffés dans le cerveau du malade et, se spécialisant en cellules nerveuses, pourraient remplacer les neurones morts ou déficients.

 Les cellules souches adultes déjà présentes dans quelques parties du cerveau ne posent évidemment pas les délicats problèmes éthiques qu’entraîne l’exploitation des cellules embryonnaires issues d’un stock d’embryons surnuméraires. Ces cellules souches impliquées dans des fonctions spécifiques (l’olfaction, la mémoire, etc.), migrent vers les zones lésées du cerveau, un peu à la façon d’une ambulance qui se faufile à travers un trafic dense pour rejoindre le lieu d’un accident. Un peu comme des scouts qui se tiennent prêts en cas de besoin.

 On allait entrer dans le XXIe siècle avec la conviction, quasi dogmatique, que les neurones entamaient une dégénérescence dès l’apparition de la vie, et qu’à chaque seconde l’humain comptait un peu moins de ces neurones dont il a tant besoin. Or, aujourd’hui, on sait que nous disposons de plusieurs niches de cellules souches; certaines s’épuisent, d’autres pas. Et depuis peu, c’est-à-dire depuis moins d’une décennie, l’on sait que les cellules souches sont capables de se différencier, en neurones, en cellules qui les nourrissent et en assurent le soutien, ou encore en fabricant de la myéline, cette gaine qui protège et entoure les faisceaux de neurones qui conduisent l’influx nerveux. C’est la destruction de cette gaine qui est à l’origine de la sclérose en plaques.

Ces recherches ouvrent donc des perspectives plus qu’encourageantes, parfois si enthousiasmantes qu’il est tentant de détourner ces nouveaux acquis de la science à des fins peu soucieuses de l’humain.

On a tendance à identifier les états neuraux observés par l’imagerie à des comportements. C’est ainsi que l’on a pensé pouvoir isoler “le chromosome du crime” ! On parle de neuroéconomie, discipline capable de “télécommander” les comportements d’achats des consommateurs. L’armée américaine ne se priverait pas, dit-on, d’un tel outil...

Où est passée l’autonomie de la personne, sa capacité de choisir sans influence extérieure, son libre-arbitre ? L’enjeu est d’éviter toute banalisation de ces modes thérapeutiques.

Le dopage cérébral ne saurait tarder si nous n’y prenons garde. À la recherche de l’amélioration de nos capacités, de la même façon que des sportifs ont recours à l’EPO, nous userions des méthodes électrophysiologiques pour “bouster” nos performances. Jusqu’à quel point ? Qui en userait ? Qui en serait privé ? Et si le dopage cérébral nous amenait à l’indifférenciation ?

Pouvons-nous enfin accepter l’idée que les comportements de l’homme lui soient dictés par un cerveau plus hyper câblé que la plus performante tour de contrôle d’un aéroport ? Peut-on mettre en question notre irréductibilité d’homme, dans sa singularité, et accepter d’être déterminé ? Peut-on accepter d’être encore homme quand on ne serait plus libre ?

 

 Gérard LEROY, le 2 mai 2009

 

  • (1) Spinoza, Éthique, III, scolie 2, trad. Charles Appuhn, Garnier-Flammarion, 1965.
  • (2) Antonio Damazio, Spinoza avait raison, Odile Jacob, 2003.