Serait-ce à Narbonne que fut signée la constitution des Templiers ?

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On peut s’étonner, en consultant la remarquable présentation de l’histoire des Templiers, publiée par les éditions Ouest-France (1), de l’absence de toute référence aux Constitutions de l’Ordre, dont le titre traduit sa dénomination originale : Les Obligations des Pauvres Chevaliers du Christ. Ce premier acte aurait été signé à Narbonne en 1117, portant la première mention historique de l'Ordre du Temple qui allait se constituer officiellement deux ans plus tard, en 1119, à Jérusalem.

Quinze articles fondamentaux y définissent le chevalier et sa fonction tout entière dévouée à Dieu, à leurs frères pèlerins en Terre sainte, en vue de les protéger contre les agressions qui ne manquaient pas de se produire sur la route qui les conduisait au Saint Sépulcre de Jérusalem.

 Cette première constitution, supposée réalisée à Narbonne, fut signée “le 13e jour du 12e mois de l'an de grâce Mil cent dix-sept”, par les fondateurs de l’Ordre “faisant étape dans la plaisante cité de Narbonne” avant d’atteindre la Terre Sainte.  

Hugues de Payns, le fondateur et premier “Grand Maître” venant de Troyes, Geoffroy, de Saint Omer, et sept autres chevaliers ou barons, venant de Villiers, de Sens et des alentours, avaient décidé de former une fraternelle communauté obéissant aux règles qu’ils se donnèrent ce jour là, à Narbonne, prétendent certains.

Les règles définissaient la structure de l’Ordre, sa hiérarchie, réglementaient les entrées, le statut civil des membres, les grades, la tenue des comptes, la juridiction interne.

Profitons de ce rappel pour brosser quelques grands traits de l’histoire des Templiers, ordre auquel on n’a pas manqué de broder des légendes rattachées aux  sociétés secrètes qui attisent l’imagination.

Aux abords de l’An Mil, deux événements secouent les consciences chrétiennes : le musulman Al-Mansur prend la ville de Saint-Jacques de Compostelle où est inhumé l’apôtre Jacques, dit le Majeur, frère de Jean, et décapité sous ordre d’Hérode Agrippa entre 41 et 44. Al-Mansur ne s’en tient pas là et oblige les chrétiens hispaniques à porter les cloches de l’église détruite jusqu’à la mosquée de Cordoue, bastion omeyyade de l’islam désormais aux mains des Abbassides siégeant à Bagdad. Douze ans plus tard, en l’an 1010, le sultan Hakim détruit la basilique du St-Sépulcre à Jérusalem. C’est l’événement déclencheur de la guerre contre ceux que les chrétiens appellent “les infidèles”, auxquels le pape Urbain II va envoyer les premiers croisés. “Je vous exhorte, dit alors le pape au concile de Clermont le 27 novembre 1095, vous, les hérauts du Christ [...], à persuader à tous, à quelque classe de la société qu’ils appartiennent, de se rendre au secours des chrétiens [...]. Qu’ils luttent, à bon droit, contre les barbares [...]. Que ceux qui voudront partir ne tardent pas...” (2).

En prêchant la première croisade le pape Urbain II ne cherche rien d’autre qu’à libérer le Saint-Sépulcre profané, et la Terre Sainte qu’il juge souillée.

Alors, manants, ermites, loqueteux s’en vont coudre une croix sur leurs vêtements, annonçant ainsi la couleur de leur équipe dans le conflit islamo-chrétien. Ils se font “croisés”. Et partent...

Chevauchant leurs mulets, pas mieux préparés au voyage au long cours que leurs cavaliers, traînant leur maigre silhouette vers un horizon improbable, surpris par les armées bulgares et turques, la plupart de ces misérables périssent bien avant leur arrivée. Combien sont-ils ? Cinq, dix, quinze mille ? Que n’ont-ils attendu le départ officiel du Puy-en-Velay des armées puissantes de Lorrains, d’Allemands, de nordistes ou même des gens du Comte de Toulouse !

Pas facile de se sortir vivant de ce scabreux voyage. Les embuscades, meurtrières, se multiplient. On commence à comprendre que leur parcours semé d’embûches nécessite la présence à leur côté d’une milice assez forte pour les protéger en permanence.

Les éclopés sont accueillis dans un hôpital fondé à Jérusalem en 1050 par un prêtre italien, un certain Gérard, qui met à profit les revenus croissants des monastères hospitaliers pour fonder, avec quelques frères, une congrégation nouvelle. C’est la congrégation des “Frères hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem.” Le pape s’empresse de mettre cet ordre sous sa protection et, en 1120, approuve sa règle qui oblige les nouveaux venus à prononcer les vœux ordinaires, avec pour particularité le vœu de s’engager à recevoir dans leurs hôpitaux les pauvres pèlerins et à les protéger pendant leur séjour en Terre Sainte.

Pendant ce temps, un troyen, Hugues de Payns, apparenté à la famille de Bernard de Clairvaux, aidé de son ami Godefroy, de Saint Omer, rassemble sept autres chevaliers. Ils prononcent à l’instar des moines religieux, les vœux d’obéissance, de pauvreté et de chasteté, puis accompagnent le seigneur Hugues de Champagne en pèlerinage en Terre Sainte.

Le patriarche de Jérusalem donne alors à cette petite troupe la mission de protéger les pèlerins contre les brigands. Le courage que montrent ces preux chevaliers dans l’accomplissement de leur mission les fait apprécier de Baudouin II, roi de Jérusalem, qui les héberge en son palais jouxtant la mosquée Al-Aqsa, édifiée sur les fondations de l’ancien Temple de Salomon. À cause de cette situation, les “Pauvres chevaliers du Christ” constitués à Narbonne deux ans plus tôt, deviennent “Pauvres chevaliers du Christ et du Temple de Salomon”. Les Chevaliers du Temple deviendront vite “Les Templiers”.

Mais le nouvel Ordre doit résoudre une contradiction fondamentale. Moines, certes. Mais soldats ? Comment justifier l’association des deux, que ces moines puissent tuer, fût-ce des ennemis de la chrétienté, fût-ce des brigands s’attaquant aux pèlerins ? Le dilemme est résolu à Rome, où le pape Honorius II établit une règle propre à leur état original de moine combattant. Les tâches de soldat (bellatore) et de prêtre (oratore) étaient distinctes ? Les voilà réunies dans ce statut particulier que leur confère le pape. N’empêche, cet état de moine-soldat, vêtu du manteau blanc des cisterciens, suscite bien critiques. C’est Bernard de Clairvaux, le futur Saint-Bernard, très influent auprès du pape, qui résout définitivement le problème. S’adressant à Hugues de Payns il fait l’éloge de la nouvelle milice, de ces Templiers qui obéissent à leurs supérieurs, qui vivent en commun, sans rien qui leur appartienne en propre, sans femme, jamais oisifs, rejetant le jeu, armés de foi, de courage et soutenus par la puissance de Dieu...

Désormais  légitimés par cette haute autorité spirituelle de l’Occident, Hugues de Payns et ses compagnons font des recrues. L’Ordre du Temple connaît alors un succès considérable et ne cesse de se développer.

Innocent II décide que les Templiers dépendront directement du pape, et commence par leur octroyer des dîmes perçues sur les biens donnés à l’ordre (3). La colère monte parmi les prêtres séculiers. Les frères du Temple bénéficient d’une considération vraiment à part. Ils en viennent à disposer de leurs propres cimetières, de leurs propres églises, où naturellement ils accueillent des fidèles, profitent de leur générosité. Tous ces privilèges consentis aux moines-soldats ne sont pas du goût du clergé qui pâtit du transfert des dons et aumônes.

À peine le fondateur Hugues de Payns est-il mort, en 1136, que le Sénéchal qui va succéder au Maître peut compter les commanderies. Elles essaiment un peu partout, en Terre Sainte évidemment, mais aussi en Bretagne, en Provence, dans les Pyrénées, puis à travers toute l’Europe, dans le royaume Anglo-Normand d’Henri II Plantagenet, en Italie, en Espagne.

La commanderie se présente à l’origine comme une petite exploitation agricole, bénéficiant de nombreux dons, se développant par des acquisitions, devenant progressivement assez importante pour régner comme une maison-mère sur les membres de toute une région. On dénombre entre deux mille et trois mille manoirs dans toute la chrétienté, mille cent soixante-dix pour la France au début du XIVe siècle.

L’Ordre du Temple apparaît alors comme une puissance économique convoitée, jalousée par les seigneurs, les princes et même les rois qui ont recours à leurs prêts pour financer leurs croisades. N’allons pas pour autant les confondre aux banquiers officiels du royaume qui eux, au XIIe et XIIIe siècles sont italiens, de Gênes, de Sienne, de Pise ou de Venise.

Mais l’opulence de l’Ordre lui confère un certain pouvoir et les nombreuses sources de profits dont ils sont gratifiés fait des jaloux dans les cours. Aux donations qu’ils reçoivent, notamment des seigneurs qui font vœu de pauvreté, s’ajoutent des activités commerciales fructueuses. Les Templiers vendent en effet leurs productions agricoles, allant jusqu’à construire pour les louer boutiques et échoppes qui proposent leurs produits. Les Templiers sont aussi autorisés à quêter, un fois par an, dans chaque église d’Occident. Nombre d’entre eux disposent, en tant que seigneurs, du droit de justice sur leur fief, et perçoivent des redevances sur des chasses, des forêts, des moulins etc.

Face à cette puissance spirituelle, politique, et surtout économique, la méfiance grandit à l’égard de l’Ordre, et laissera progressivement place à une véritable hostilité, que viendront nourrir peu à peu les autorités religieuses.

Philippe le Bel a-t-il voulu s’emparer du trésor du Temple ? Il semble que ce ne soit pas la seule raison de la chute organisée de l’Ordre.

En mai 1291 les mameluks prennent Saint-Jean d’Acre. Les Templiers sont décimés. Le Maître du Temple meurt.  Les derniers Templiers sont contraints d’évacuer leur forteresse de Château Pèlerin, non loin de Jérusalem. L’Ordre du Temple affaibli, les convoitises se renforcent. Les ambitions du Saint-Siège concurrencent celles du roi de France. On a là un conflit majeur à l’origine de la chute de l’Ordre du Temple qui disposait encore en cette fin de XIIIe siècle d’une puissance économique, militaire et financière considérable, mais soudainement fragile.

Le pape et le roi s’affrontent. Le roi a répudié sa femme, ce qui n’est pas du goût de Boniface VIII, que Philippe le Bel veut répudier et qui, du coup, se retrouve excommunié !

L’opinion publique, en France, se retourne conte ces Templiers, considérés comme des seigneurs orgueilleux, dont l’aisance ostentatoire jure avec l’humilité et l’austérité dont ils font fait montre en Orient. On fait circuler des bruits. On les dit idolâtres, on les soupçonne de sympathie pour l’islam, on répand qu’ils crachent sur le visage du Christ, qu’ils jurent qu’il n’est pas Dieu, on colporte même qu’ils pratiquent la sodomie.

Le Grand Maître, en cette fin de XIIIe siècle, Jacques de Molay, est à Chypre. Le pape Clément V, installé à Avignon, le convoque pour discuter d’une fusion entre les deux principaux ordres, le sien et celui des Frères hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Jacques de Molay refuse.

Sur ordre du roi les premiers Templiers sont arrêtés. Les premiers aveux, sous la torture, confirmeront les pratiques obscènes dont les Templiers sont accusés. Jacques de Molay demande une enquête. Le roi de France n’attend pas les résultats et envoie aux baillis et sénéchaux l’ordre d’arrestation de tous les Templiers.

C’est Guillaume de Nogaret, chancelier (garde des Sceaux) de Philippe le Bel qui se charge d’arrêter, au Temple de Paris, le Grand Maître et la centaine de frères présents.

On est en 1307, un vendredi 13 octobre. De ce vendredi 13 naîtra la superstition.

Le samedi 14 octobre, le roi fait intervenir Guillaume de Nogaret qui dénonce avec violence les “fautes” des Templiers. Rien de tel pour convaincre définitivement le peuple de Paris réuni dans les jardins du Palais. Le pape enfonce le clou, et par une bulle du 22 novembre ordonne l’arrestation des Templiers et la mise sous séquestre de leurs biens... sous la tutelle de l’Église ! La bulle attise le combat des chefs. Les Templiers en prison sont désormais l’enjeu d’une lutte d’influence entre le pape et le roi. Les ruses se multiplient de part et d’autre.

Après bien des retournements il est décidé que les Templiers seront jugés, en tant que personnes physiques, par des commissions diocésaines, le pape se réservant le jugement des principaux dignitaires.

À leur procès les membres de l’Ordre du Temple se rétractent et dénoncent vigoureusement les aveux arraché sous la torture : “Nous n’avons avoué que contraints par le danger et la terreur, parce que nous étions torturés.” (4)

On discute à Vienne, au sud de Lyon, lors du Concile de 1311, du sort de l’Ordre du Temple. Les prélats venus d’un peu partout en Europe inclinent vers sa suppression. Le roi de France, pressé d’en finir, convoque les états généraux du royaume à Lyon, en mars 1312, puis se rend à Vienne pour faire pression sur le pape. Celui-ci promulgue alors, le 22 mars 1312, la bulle qui annonce l’abolition de l’Ordre du Temple.

Qui, du roi ou du pape, a gagné la partie ? À qui iront les biens considérables de l’Ordre des Templiers ? À l’Ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem !

Deux ans plus tard, le 18 mars 1314, la foule des grands jours s’est rassemblée non loin de l’échafaud dressé sur la pointe ouest de l’île dite aujourd’hui “de la Cité”, qu’on dénommait alors “l’Île aux joncs”.  Les quatre grands dignitaires de l’Ordre des Templiers sont amenés là, revêtus de leur manteau blanc. Les badauds  s’attendent à les voir humiliés, invoquant le pardon de la foule. C’est leur innocence qu’ils clameront : “Je jure, à la face du Ciel et de la terre, que tout ce qu’on a dit des crimes et de l’impiété des Templiers, est une horrible calomnie. C’est un Ordre saint, juste, orthodoxe. Je mérite la mort pour l’avoir accusé, à la sollicitation du pape et du roi.” (5). C’est le Grand Maître Jacques de Molay qu’on entend là. Avant qu’il ne déclare dans son dernier souffle : “Pape Clément, roi Philippe, Messire de Nogaret, je vous cite au tribunal de Dieu avant un an”.

Nogaret meurt quelques jours plus tard, dans le courant du mois de mars 1313. Le pape décède le 20 avril, à Roquemore, dans le Gard, et le roi succombe à une apoplexie au cours d’une chasse, le 29 novembre de la même année.

 

Gérard LEROY, le 23 septembre 2008

 

  • (1) Patrick Huchet, Les Templiers, De la gloire à la tragédie, Éd. Ouest-France, coll. Histoire, 2002.
  • (2) Jean Richard, L’esprit de la croisade, Le Cerf, 1969.
  • (3) Les dîmes sont des redevances en nature versées par les fidèles au clergé séculier, c’est-à-dire aux prêtres des paroisses et aux évêques.
  • (4) cf. P. Huchet, op. cit., p. 110, citant Ponsard de Gizy, précepteur de la commanderie de Payns, à l’interrogation du 27 novembre 1309.
  • (5) cf. M. Raynouard, Procès et condamnation des Templiers, Éd. Lacour, cité par P. Huchet, op. cit., p. 115.