Chiisme et sunnisme : les clés de la séparation

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Deux ans après la mort de Mahomet en 632, les musulmans ne sont encore pas parvenus à se mettre d’accord pour désigner son successeur. Deux clans s’affrontent :
- les compagnons du Prophète, les sahaba, autrement dit les premiers convertis, dont tous ne sont pas de la famille du Prophète;
- et ceux qui font partie de la famille du Prophète, clan minoritaire, qui voudrait porter le jeune Ali (cousin, puis gendre de Mahomet) au califat. Ces partisans d’Ali sont appelés Chi’at Ali (parti d’Ali), en abrégé Chi’at, ce qui a donné le terme Chiite employé aujourd'hui. 

Le premier clan, celui des compagnons, l’emporte. Abu Bakr est désigné calife des musulmans. Peu de temps après Omar lui succède, auquel succède Othman, troisième calife.

Ces premiers califes, qu’on appelle les “Rachidoun”, les “bien guidés”, sont des chefs politiques autant que religieux. Ali, homme pieux, reste en retrait, se contentant de donner des avis sur le Coran et la Tradition.
Tandis que ses partisans accusent leurs ennemis d’avoir expurgé du Coran les consignes de la succession du Prophète par Ali. Ils créent alors leur propre tradition.

1) Le califat d’Osman

a) sur le plan politique

Osman installe ses proches Quraychites comme gouverneurs de province. Il maintient son cousin Moawiyya, qui s’est illustré dans la conquête de la Syrie-Palestine dont il est devenu le gouverneur sous le précédent califat.

b) sur le plan religieux

- Osman déclare le califat héréditaire, lequel revient donc aux Omeyyades;

- Il déclare aussi que l’islam des Chi’at Ali n’est pas orthodoxe

- D’autre part il veut résoudre les tensions entre défenseurs de recensions du Coran quelque peu différentes (1) , entre les soldats de Koufa, fidèles à la recension coranique de Massoud, ceux de Bassorah, fidèles à la recension de Moussa al-Achari, ceux de Syrie, fidèles à la recension de Ibn Kaab, qui se querellent au prétexte de différences de détail de leurs Corans. C’est pourquoi Osman établit une commission qui a charge de décider d’un Coran canonique (2) . Osman commande de faire disparaître les recensions précédentes, ce qui n’empêche pas celle d’Ibn Massoud (de Bassorah) de circuler sous le manteau à Bagdad trois siècles plus tard. Ces tensions, ajoutées aux querelles avec Ali qui s’opposait violemment aux réformes sociales et politiques d’Osman aboutissent à l’assassinat d’Osman en 656. 

Ali ne reste pas inactif. Il accorde alors sa protection aux meutriers de son prédecesseur, ce qui ne manque pas de signifier la caution de l’acte.

 
2) Ali prend le califat

Ali s’autoproclame calife en 657. La colère monte (3) dans le clan de Moawiyya, gouverneur de Damas, cousin d’Osman, et chef des Banu Ommeya, autrement dit des Omeyyades. Le temps de la discorde, la fitna, commence. Ali est défié par l’omeyyade Moawiyya (4). Ali parlemente, propose un compromis à Moawiyya. Ce qui indispose les partisans d’Ali. Certains décident de “sortir” de son parti. Kharaja = sortir, d’où leur appellation de kharejites. La répression est féroce. Les kharejites sont décimés.

Moawiyya, de son côté, est assuré de la responsabilité d’Ali dans l’assassinat d’Osman, à cause même de la protection qu’Ali a accordée aux assassins d’Osman. Moawiyya, à son tour, se proclame calife.

On a deux califes. Lequel suivre ?

La communauté musulmane explose. L’islam n’est plus un, mais plusieurs. L’autorité est divisée entre la dynastie syrienne des Omeyyades, à Damas, et les chiites qui se replient à Kufa, en Irak. Tout bascule quand Ali est assassiné à son tour dans la mosquée de Kufa (dans l’Irak actuel), en janvier 661. Par qui ? Par un de ses anciens compagnons, un kharejite !

Les chiites reportent leurs espoirs sur les fils d’Ali, Hassan (5) en premier, qui est assassiné avec les siens, en 670. Les chiites se tournent alors vers le cadet, Hoseyn, qui mourra sous les coups des omeyyades au cours d’une sanglante bataille livrée à Karbala, en 680 (6). C’est de ce baptême de sang de Karbala que naît une piété chiite fascinée par le deuil et le martyre.

Les chi’ites subissent alors la répression et leurs Imâms sont presque tous décimés.

C’est cette opposition historique, très violente, qui explique aujourd’hui le conflit entre l’Afghanistan des talibans (intégristes sunnites) et l’Iran à forte majorité chiite (7).

3) La spécificité du sunnisme

La tradition des anciens était normative chez les Arabes. La communauté musulmane se sent liée par la vie exemplaire du Prophète et de ses proches, les premiers compagnons et leurs suivants. La tradition est considérée à la fois comme normative, complémentaire et explicative du Coran. C’est donc la deuxième source de la pensée et du droit islamiques. On est sunnite en affirmant sa fidélité au Coran et à la Tradition.

4) Les convergences des chi’ites et des sunnistes

Sunnites et chiites confessent l’unicité de Dieu, et que Mahomet scelle les prophéties antérieures. Ils adhèrent pareillement au Coran et attendent la résurrection et le jugement dernier.

5) Ce qui démarque les chi’ites

Les chi’ites prétendent que l’imam (guide spirituel), doit être impérativement descendant de la famille du Prophète. Ils n’admettront jamais que la direction spirituelle et temporelle de la communauté échappe à un descendant de la famille du Prophète. Ils annoncent que la mission de Mahomet a engendré des prophéties secrètes. Ils cultivent en quelque sorte une gnose (8) cachée.

Ils attendent le retour du douxième imam, Muhammad al-Mahdi (mahdi, guide), enlevé aux siens en 873, disparu, qui reviendra au jugement dernier (vision messianique du chi’isme). Les chiites croient apercevoir parfois le Mahdi, le “Guide”, jusque dans les rues de La Mecque. Ils lui écrivent en utilisant les tombes des saints comme boîtes à lettres. Une armée porte aujourd’hui le nom du Mahdi en Irak. Le même a sa milice au Liban.

 Ils se déterminent enfin comme défenseurs des pauvres et des opprimés, adversaires des privilèges.

6) L’Iran, terreau du renouveau chi’ite

Au Xe siècle le chiisme resurgit d'abord en Égypte, puis dans les grandes régions iraniennes, ainsi qu’en Afrique du Nord et en Syrie où dominent les Fatimides, qui fondent le Caire. Au XVIe siècle a lieu une rupture en Iran, après l’arrivée au pouvoir des Savafides, chiites champions de l’idée nationale iranienne. Avant eux, l’Iran avait été majoritairement sunnite, avec une sympathique indulgence pour le chiisme.

En 1501, face aux Ottomans (9) , l’Iran déclare le chiisme religion d’État, fait du persan la langue officielle et créé un clergé d’État composé de juristes et de théologiens. Un clergé qui deviendra de plus en plus puissant.

Au XXe siècle, l'ayatollah Khomeiny établit la fonction cléricale et créé la fonction de juge (hakim), qui a le pouvoir de promulguer des décrets religieux, ce qui lui octroie un pouvoir législatif, d’arbitrer les conflits entre les personnes, ce qui lui donne un pouvoir juridique, et enfin d’administrer les biens et les personnes, ce qui lui confère un pouvoir administratif.

7) Répartition

Aujourd’hui, les musulmans sont environ 1, 2 à 1, 3 milliards dans le monde. Les sunnites constituent un peu moins de 90% de la population musulmane mondiale, les chi’ites sont entre 10 et 15 %, et les Kharejites ne sont que quelques milliers.

 

G. LEROY, le 1er juillet 2008

 

  • (1) entre le mystique Ibn Massoud et Osman,s’intercalent les cercles proches d’Ali Ibn Abu Talib, écarté du califat, et les cercles proches de Aïcha.
  • (2) Osman demande à Hafsa, la veuve du Prophète (et probablement fille d’Omar, † 667), l’exemplaire composé sous Abu Bakr. Il y a  là Zayd Ibn Tabet, et 3 Qoraychites proches d’Osman. Zayd Ibn Tabet al-Ansari († 665), secrétaire médinois du prophète, a tenu les comptes de la communauté, du butin de guerre, et noté les versets révélés. C’est à lui que Abu Bakr  confie la tâche de collationner les versets de la Parole révélée.
    L’exemplaire, qui constitue le dépôt officiel, est transmis à la mort d’Osman à Omar († 644), lequel le confie à sa fille Hafsa, femme du Prophète.
    Autres compilateurs : Ali Ibn Abi Taleb (600-661), le cousin et secrétaire du Prophète présumé illettré. Il est aimé de Mahomet, et pourtant écarté du califat à la † du Prophète;
    Oubaï Ibn Kaab, secrétaire médinois, a collationné un Coran avec 2 sourates et un verset de plus que celui de Hafsa. Les Syriens l’utilisent.
    Osman Ibn Affan, scribe, du clan des Banou Omeyya d’abord hostile à l’islam, avait épousé 2 filles du Prophète;
    Hassan Ibn Tabet, poète médinois
    Moawiyya Ibn Abou Soufyan, du clan de Banou Omeyya, fils du pire ennemi de l’islam jusqu’à la réconciliation.
    Ibn Massoud, berger, ami du Prophète, aurait transmis 70 Sourates du Coran. C’est le 1er à donner un enseignement coranique. Retiré à Koufa.
    Abdallah Ibn Abbas (=> abbassides), fils d’Abbas, oncle de Mahomet, et par conséquent cousin de Mahomet, présente une compilation identique à celle d’Oubaï Ibn Kaab. Abdallah Ibn Abbas est l’arrière grand-père des premiers califes abbassides.
    Aïcha, veuve de Mahomet, fut un relais de transmission que la mémoire musulmane ne manque pas d’évoquer.
  • (3) d’abord dans le clan d’Aïcha, veuve de Mahomet
  • (4) À Siffin, sur la rive droite de l’Euphrate
  • (5) qui préfère un moment se réfugier à Médine
  • (6) Dans cette petite localité du désert irakien, Hoseyin, fils d’Ali et Fatima, meurt de soif. L’armée des omeyyades lui coupe l’accès à l’eau de l’Euphrate et la route de Koufa, au sud de Bagdad.
    Hoseyn tente de négocier avec le calife omeyyade, Yazid,  et s’apprête même à faire allégeance. En vain.
    Le combat s’engage, inégal. Les omeyyades s’acharnent sur les cadavres. Les dépouilles des “martyrs” sont ensevelies à Karbala, aujourd’hui lieu de pélerinage chiite.
  • (7)  À côté d’une majorité de duodécimains, qui considèrent qu’à la dernière prophétie de Mahomet doit succéder un cycle de douze Imâms prophètes, le douzième Imâm etant  encore caché, sont apparues des opposants : les zaydites (au Yémen) contestataires / choix de l’Imâm, les druzes (au Liban, en Syrie, en Israël), les alaouites (en Syrie), les ismaélites (démarqués à cause de problèmes de succession) etc. 
  • (8) gnose :  mouvement  né d’une spéculation gratuite, proposant le salut par la connaissance de vérités cachées sur Dieu, sur le monde, sur l’homme.
  • (9) Empire fondé par les Turcs (1299-1922) : [Anatolie, Balkans, tout le pourtour de la Mer Noire, Syrie, Palestine, Mésopotamie, Péninsule arabique, Afrique du Nord, sauf Maroc].