Clément d’Alexandrie, le pédagogue

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 Pour Alix Jacquier, qui m'a aidé à faire paraître cet article

 

  Vers 180 Clément se mit à l’école d’un certain Pantène, philosophe chrétien dirigeant une école de catéchumènes. Clément succédera à Pantène et accueillera toute la classe cultivée de la ville, désireuse de se donner un enseignement à sa hauteur, mêlant culture et Évangile. Mais la persécution de Septime Sévère qui éclata en 202 envoya Clément se réfugier en Cappadoce puis à Jérusalem où il ne cessa pas d’écrire et où son rôle se poursuivit en faveur de l’Église.

 

À l’instar de Justin de Rome, Clément n’était pas prêtre mais laïc. Comme Justin de Rome, et comme Jean Chrysostome, de Constantinople, il fomente le projet d’un perfectionnement spirituel, moral, et intellectuel de l’homme. Cet effort en vue de relever l’esprit humain, sera connu plus tard sous le nom d’humanisme, et s’exprimera surtout en Italie à la Renaissance. Il sera cultivé par des gens qui passent pour savants et sages, tels Pétrarque (†1374) et Pic de La Mirandole (†1494), et qui visent une rénovation morale et intellectuelle de leur société. Les gens de la Renaissance qui seront pris dans ce mouvement humaniste tenteront alors de renouer la culture de leur temps avec la culture antique. L’humanisme n’est pas seulement le goût pour l’antiquité, il en est carrément le culte. Il copie, imite les modèles et les modes de l’antiquité, il adopte leur esprit et apprend à s’exprimer dans la langue grecque.

 

L’œuvre de Clément se consacre entre autres aux trois étapes qu’il repère dans la conversion. La première étape est appelée Le Protreptique (du grec : “tourner vers”). C’est une invitation faite aux païens à “écouter le chant nouveau du Logos de Dieu”. Clément met le doigt sur les erreurs des mythes païens et cherche à accompagner l’interlocuteur dans une nouvelle orientation qui le mène au Dieu des chrétiens. Clément convie le monde à se placer sous la conduite du Christ Sauveur. Il est assez lyrique pour introduire son invitation à la manière d’Eschyle en reprenant le héraut d’Agamemnon : “Salut, ô lumière !” (“Salut ô terre natale, salut ô lumière, salut ô Jupiter...”).

 

Dans sa deuxième étape qui est une sorte de catéchisme, qu’il appelle le Pédagogue, Clément montre que le Logos est venu éduquer les hommes : “Enfants, nous avons besoin du Pédagogue, et l’humanité entière a besoin de Jésus.” (1). Et Clément de décrire le changement radical que la conversion opère. Il montre cette nouvelle naissance pour une vie façonnée sur l’exemple du Christ Logos, cet hôte intérieur comme le montrera Augustin, modèle de vie de tous les instants.

 

Les Stromates (mélanges) constituent la troisième étape. Il y rassemble toutes ses notes de cours, le rapport entre la philosophie et la révélation, les problèmes de la foi, de la finalité de l’homme, il se penche aussi sur le mariage chrétien, la connaissance de Dieu etc. Son œuvre constitue alors le plus volumineux écrit chrétien.

 

Clément se situe dans le sillage de Justin de Rome, ouvert à l’égard d’une pensée grecque qu’il connaît parfaitement. Le Verbe, au centre de la pensée depuis des siècles, est au centre de l’histoire. L’action éducative va donc s’adresser aux philosophes païens, et la loi et les prophètes le tourneront vers les juifs. Le Logos, incarné, accomplit cette longue préparation en plénitude. Il est le Pédagogue à qui le Père a confié l’humanité pour lui révéler la vérité. “Celui qui ignore cherche, écrit Clément; ayant cherché il trouve le maître; l’ayant trouvé, il croit; ayant cru, il espère et ayant aimé il s’identifie à celui qu’il aime, désirant ardemment être ce que d’avance il aimait” (2) . Dieu habitant le croyant, ajoute Clément, “fait de sa vie un long jour de fête” (3).

 

Gérard LEROY, le 31 mai 2013

 

  1. Clément d’Alexandrie, Pédagogue, I, 83, 3.
  2. Clément, Stromates, V, 2, 17, 1
  3. On ne peut s’empêcher ici de penser à la grande figure du soufisme Al-Hallâj, lequel a fait l’objet d’un ouvrage de L. Massignon : Le martyre mystique de l’islam. Al-Hallâj déclarait en effet "Je suis devenu celui que j'aime (Dieu)". Sa doctrine s’établit sur le concept d'union avec Dieu. Autrement dit il n'y a pas de différence entre Dieu et celui qui aime Dieu. Or, l'islam orthodoxe place le fidèle dans la séparation avec Dieu. De sorte que les théologiens musulmans ont fait emprisonner puis exécuter Al-Hallâj pour hérésie. C’était à Bagdad en 922.