Comment s'est opérée la synthèse du christianisme et de la philosophie

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Pour les participants aux soirées théologiques, en hommage amical

   C’est à un personnage d’Alexandrie que nous devons la synthèse aboutie pour un bon bout de temps, du christianisme et de la philosophie. Cet homme s’appelle Clément. Il naît au beau milieu du IIe siècle, en Grèce. Converti au christianisme, il se rend à Alexandrie pour achever sa formation philosophique auprès d’un savant chrétien, un certain Pantène, alors à la tête d’une école. Clément d’Alexandrie ouvre à son tour une école, où il enseigne, de 180 à 202, croit-on.

Dans ses principaux ouvrages Clément d’Alexandrie s’attache à montrer les consonances de la philosophie païenne avec la Révélation chrétienne, et donc à montrer comment la philosophie grecque a providentiellement préparé les voies au christianisme. De sorte que la vraie philosophie, pour Clément, c’est le christianisme.

C’est une question récurrente que celle du rapport du christianisme à la philosophie. Pour Etienne Gilson la philosophie viendrait du christianisme  alors qu’elle y va selon Maurice Blondel; tandis que Jacques Maritain voit la philosophie coïncider avec le christianisme, et qu’à l’opposé Émile Brehier prétend qu’il ne peut y avoir de vraie philosophie que coupée du christianisme. Quatre positions inconciliables !

Pour Clément le Christ est assimilé au Logos, présent au cosmos et à l’esprit des hommes. Rappelons que le logos, pour les stoïciens, est principe présidant à l’organisation rationnelle du cosmos; mais à Alexandrie, pour Philon, philosophe contemporain de Jésus de Nazareth, le logos est une hypostase, un être entre Dieu et les hommes, alors que pour Jean l’évangéliste, le logos est le Verbe de Dieu incarné en Jésus-Christ.
Dès lors que le Logos est présent à l’esprit des hommes, il y a des choses à entreprendre, d’autres à éviter. Comment se conduire en fonctions de la perspective de Dieu sur la création ? Pour répondre à cela Clément s’appuie sur Platon et sur les premiers stoïciens du Portique dont la morale, qui veut gérer tout dans le moindre détail, s’objective dans la perspective du logos sur la création. On a là la morale chrétienne à l’état embryonnaire.

Retiré en Cappadoce, Clément meurt vers l’an 215.

Suit de près un certain Origène, vivant entre 185 et 254. Cet alexandrin, encore un, se place dans le sillage de son aîné Clément. Origène s’oriente d’abord vers l’exégèse, ce qui lui vaut une large audience de la part des Pères de l’Église, orientaux comme occidentaux. À Alexandrie il enseigne, jusque vers 230, puis s’installe à Césarée de Palestine, au nord de la Samarie, où il meurt vers 253-254.

Trois questions difficiles reviennent constamment chez lui : la communauté de nature entre l’homme et l’ange, la préexistence, les conditions de la vie corporelle et de l’existence. Pour lui, ce monde-ci est totalement inférieur. Origène justifie qu’on puisse y demeurer pour deux motifs différents :
soit que, comme Jean Baptiste, on veuille imiter le Christ (1),
soit en se détachant des réalités supérieures (2)

Qui donc est le Christ pour Origène ? Origène en relève tous les titres, ceux que Jésus se donne lui-même, ceux qui lui sont donnés, par Jean Baptiste, par Jean l’évangéliste, par Paul; ceux de l’Apocalypse; ceux que lui donnèrent les prophètes (3), et enfin celui de Logos.

Origène considère que toutes choses furent par l’intermédiaire du Logos, de ce Verbe qu’il considère comme la cause instrumentale du Principe créateur. Le Saint-Esprit tire son origine du Père par le Christ, tout en étant d’un rang supérieur à tout le reste (4). Le Fils révèle le Père. On l’appelle Verbe parce qu’il transmet aux hommes le message de son Père. Et dans ce cas Origène n’est pas loin d’une appréciation hypostatique du Christ, ce qui fera soupçonner Origène de subordinatianisme.

Le Verbe est, pour Origène, précédé par le “principe” (5). Et Origène d’expliquer que “c’est peut-être parce que Jean a vu un tel ordre dans le Verbe qu’il n’a pas placé “Le Verbe était Dieu” avant “Le Verbe était auprès de Dieu”. Saint-Jean dit “dans le principe, (au commencement, en archè, cf. bereshit, en hébreu, qui inaugure la Bible) était le Verbe”, puis “Le Verbe était auprès de Dieu”, puis “le Verbe était Dieu” (6).

C’est en participant du Logos que nous sommes doués de raison et responsables; le Logos Dieu est source du Logos qui se trouve en toute créature raisonnable. La raison humaine est-elle autofondatrice et autosuffisante ? En regard du positivisme qui imprègne les mentalités d’aujourd’hui, n’attribuant qu’au champ expérimental de fournir la vérité, s’érige une conviction selon laquelle la raison se reconnaît comme raison crée, dont la lumière est participée d’une source de lumière transcendante. Dans ce cas l’aspiration à la vie divine étant désir de ce qui est inaccessible aux seules forces humaines, ne peut être comblée que par un don gratuit de Dieu. Et la raison, au lieu de se replier sur elle-même s’ouvre au don de vérité qu’elle n’aurait pu atteindre par elle-même. Elle est alors grandie et confortée dans son autonomie de créature spirituelle.

On voit bien que le débat —auquel ont pris part saint Augustin, les philosophes des Lumières, plus récemment J.P. Sartre etc.— se situe entre l’accueil du don (offert pour la première fois par le baptême) et le refus (que permet la liberté) de ce don  qu’on appelle la grâce.

Le Logos présent en l’âme est une présence du Christ. Mais alors il conviendrait que, l’ayant en eux, les hommes agissent en conséquence; or, bien souvent, ils l’abandonnent; l’âme est alors en puissance et non en acte. Mais en ceux qui confessent de leur bouche le Seigneur Jésus et croient que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts (Rom 10, 9), il est présent en acte; en revanche le Christ est condamné en ceux qui doutent ou qui renient, il est crucifié chez les pécheurs. Cette présence, conclut Origène, fait de l’âme un temple que Jésus vient purifier, après que la liberté de l’homme décide de faire fructifier le Logos qui est en lui.

La difficulté d’Origène vient de ce qu’il propose un Verbe à l’image du Père. Il faut se souvenir que le sens du mot “image” chez Origène et les platoniciens, c’est celui d’une présence authentique du modèle, même si elle est diminuée.

Si bien qu’Origène attribue au Père l’œuvre de la rédemption, non au Fils. “En accomplissant tout cela, c’est la volonté du Père qu’il accomplit, plus que la sienne propre; car le Père est bon et le Sauveur l’image de sa bonté”. Comme le Fils est fils de son amour, "il est l’image de sa bonté (7), mais non de la bonté en soi; et sans doute le Fils est-il bon, mais il n’est pas absolument bon... Il n’est pas bon exactement de la même manière que le Père (8). Mais le Père est la bonté originelle d’où est né le Fils, car la bonté du Fils ne diffère pas de celle du Père”. Allez comprendre ! Retenons cependant que nous parlons d’un temps où l’extraordinaire du Fils identifié au Père n’a pas encore été envisagé...

La tendance subordinatianiste d’Origène reçoit l’influence exercée par la hiérarchisation liée à des préoccupations cosmologiques. Origène connaît les multiples approches du mot cosmos (9), comme certains philosophes du Portique. Il situe le monde terrestre (10), puis la partie qu’habitent les hommes, distinguant les hommes eux-mêmes, les charnels, dont le péché est véniel, distincts de ceux dont le péché est d’autant plus grave qu’ils se sont privés de la grâce du Christ, les païens, les appelés, la création libérée de l’esclavage de la corruption, l’Église, cosmos du cosmos...

Le christianisme au IIe siècle a dû faire face à l’hostilité de philosophes comme ce Celse, un juif qui s’est exprimé dans Discours véritable, publié en 178, s’attaquant assez habilement à la Bible, contre la personne de Jésus et contre l’Église, concluant ses critiques en disant: “Toutes nos objections sont tirées de vos écrits; vous tombez vous-mêmes dans vos pièges” (11). Porphyre, le secrétaire du néo-platonicien Plotin, emboîtera le pas de Celse, reprochant à Jésus sa vulgarité et l’incompréhension de son langage. Origène connaît toutes ces railleries de païens cultivés, se gaussant en voyant s’élever les murs de l’Évangile qu’ils s’imaginent détruire facilement à l’idée de discours habiles et d’arguments fallacieux. C’est qu’ils n’ont pas perçu la puissance divine à l’œuvre dans la prédication des apôtres, tandis que, avec toute leur dialectique, leur éloquence, les Grecs ne disposent que de moyens tout humains (12) .

Origène aura témoigné du souci permanent de la philosophie d’accorder la primauté à la raison critique.

Tous ces travaux montrent combien le christianisme a stimulé la fibre intellectuelle des contemporains de l’Église naissante. Mais au côté de l’intérêt philosophique que le christianisme a pu susciter, c’est surtout comme école de vie qu’il a exercé un attrait.

 

Gérard LEROY,  le 31 mai 2011

  1. Origène, Commentaires sur saint Jean, Trad. Cécile Blanc, Éditions du Cerf, coll. Sources chrétiennes, Paris 1966, T II, p. 187
  2. Origène, op. cit.,  XIX, 130.
  3. op. cit., pp. 127-208.
  4. op. cit., ch X à XII.
  5. Au sens grec, le principe évoque le début d’une route, d’où la traduction de “Au principe” qui inaugure l’Évangile de Jean, par “Au commencement”.
  6. op. cit., II, 11, TI, p. 215. 
  7. Origène, Contre Celse, V, 11, trad. M. Borret.
  8. De princ. I, 2, 13, frg. conservé par Justinien, in Comm. sur S. Jean, op. cit., TII, p. 353.
  9. Origène a cru, avec presque toute l’antiquité, que la terre seule était immobile et que tous les astres tournaient autour d’elle. Si quelques originaux ont admis une rotation diurne de la terre —comme Héraclite du Pont, pour qui soleil et planètes tournent autour d’elle, ou comme Aristarque de Samos, qui pensait qu’elle tourne sur elle-même et autour du soleil—, ces originaux ne furent pas suivis (cf. Comm. sur S. Jean, op. cit., T II, note 3, p. 280).
  10. Origène, Contre Celse ,VI, 59.
  11. id., II, 74.
  12. id., III, 58; I, 62,