Comprendre et interpréter reviennent-ils au même ?

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Pour Henri-Luc, l'ami, en souvenir d'interminables veillées

Qu’entend-on par “comprendre” ?

On entend par comprendre l’expression de la faculté de saisir les choses, les raisons ou les phénomènes, de concevoir les caractères d’une classe donnée, d’un concept, et de ceux qui en découlent logiquement.

Comprendre c’est penser un signe qui signifie. On peut voir les caractères d’une langue inconnue sans les comprendre. Comprendre c’est reconnaître que ce qu’on déclare “comprendre” est tel qu’il ne pourrait être autrement et que son contradictoire serait absurde.

Expliquer, d’une manière générale, c’est décrire, développer, rendre compte de la réalité. C’est dévoiler un sens, une finalité, en explicitant sa signification (cf. Dilthey, Weber). Parce que l’explication cherche à déterminer et exposer les conditions d’un phénomène, c’est encore, d’un point de vue psychologique, déceler les causes d’un comportement (cf. Wittgenstein). Ou rapporter un objet de connaissance à des vérités déjà connues.

Que veut dire “comprendre” pour M. Heidegger ? 

Heidegger a mis en œuvre la question de l’herméneutique dans la perspective d’ériger une structure  de la compréhension. Le Dasein, comme être-au-monde, a toujours une compréhension de son être et du monde où il se constitue comme projet, comme pouvoir-être. Le comprendre de l’existence est toujours comprendre du monde. Pour Heidegger, le comprendre se temporalise à partir de l’avenir, soit dans le devancement, soit dans l’attente. Le Dasein a à être. Déterminé par le projet le Dasein est ce qu’il devient. “L’homme est cet être pour lequel, dans son être même, il y va de son être”. Pour Heidegger, un être jeté au monde s’y oriente en projetant ses possibles.

L’interprétation, au sens technique de l’interprétation des textes n’est que le développement, l’explication, de ce comprendre ontologique, toujours solidaire d’un être jeté préalable.

Que veut dire comprendre pour H.-G. Gadamer ?

À l’instar de ses prédécesseurs, Schleiermacher, Dilthey ou Heidegger, H.-G. Gadamer définit l’herméneutique comme une “méthode”, l’art de dissiper les obstacles à la compréhension, qu’ils surviennent dans un texte (biblique, juridique etc.) ou dans un dialogue (“qu’est-ce que l’autre veut dire?”) où l’on est invité à reconnaître que c’est peut-être l’autre qui a raison. Au cœur de la rencontre avec autrui, ce n’est pas la subjectivité qui constitue la vérité, mais la vérité qui s’empare d’elle. Il s’agit donc de passer d’une subjectivité frileuse à l’intersubjectivité véhiculée par le dialogue qui nous invite à reconnaître ce qui vient à notre rencontre à partir de l’interprétation d’autrui. Dans la relation avec autrui, il s’agit de “penser sa pensée”, comme par empathie, sans nécessairement la partager. Et si la compréhension s’envisage, c’est en raison d’un présupposé que les consciences s’inscrivent sur un même horizon, la vérité, et que la vérité se fraie un chemin à travers l’échange et le dialogue.

Gadamer reprend la thèse heideggérienne selon laquelle “la fonction première et critique de l’interprétation [et par conséquent de la compréhension] est d’élucider pour elle-même nos anticipations”. Dit autrement : pour Gadamer, l’interprétation ne peut être envisagée comme authentique qu’en évitant l’arbitraire des influences inconscientes de notre pensée. Il s’agit, en bon phénoménologue, d’aller à l’objet même que nous cherchons à comprendre. Le sens global, que nous tirons d’un texte, s’oriente par rapport à une attente, c'est-à-dire un sens déterminé au préalable. L’incessante vérification de l’esquisse de sens, revue et corrigée, soit d’un texte, soit d’un discours, aboutit à l’émergence d’une compréhension.

Pour H.-G. Gadamer, l’acte de compréhension est un acte de reconstruction. Devant un texte Gadamer se pose la question : “Qu’est-ce que l’auteur veut dire ?” “Pour quel public ?”. On peut envisager, par exemple, de se poser la question de l’influence de la révolte des paysans allemands au XVIe s. sur la traduction de l’épitre aux Romains de Luther.

Comprendre c’est se laisser d’emblée saisir “dans un advenir de vérité où s’impose quelque chose qui a sens. Quand nous comprenons un texte, ce qui en lui a sens  captive de la même manière que le beau”. (cf Gadamer, H.G., Vérité et Méthode, Éditions du Seuil, 1996).

Que veut dire “comprendre” pour Paul Ricœur ?

Si l’irrationnel de la compréhension immédiate s’oppose au rationalisme qui analyse la structure des signes, de même Paul Ricœur oppose la compréhension à l’explication, la compréhension comme capacité de s’approprier la structure du texte, l’explication comme opération seconde, révélant les codes compris. “Expliquer c’est comprendre mieux”. Expliquer est un “levier” du comprendre mieux.

Comprendre, c’est faire ou refaire le discours qui porte la signification. La compréhension de soi est toujours médiatisée par des signes, des symboles et des textes. Que la phénoménologie pose la question du sens à partir de l’intuition, que l’herméneutique la pose, depuis Dilthey, dans la dimension de l’histoire et des sciences humaines, c’est la même question fondamentale du rapport entre le sens et le soi, entre l’intelligibilité du sens et la réflexivité de soi.

Se comprendre devant l’œuvre

En présence d’un texte, à partir de notre propre situation, “nous nous comprenons nous mêmes”, dit Ricœur (1) . C’est ce qui se passe quand le lecteur s’approprie un texte, à partir de sa propre situation. “L’appropriation est dialectiquement liée à la distanciation caractéristique de l’ écriture” (2). Elle est compréhension à distance, “par la distance”. Elle est “dialectiquement liée à l’objectivation caractéristique de l’ œuvre ; (...) elle répond au sens” (3). Les signes d’humanité qui jalonnent l’œuvre nous mettent en mesure de nous comprendre. Le monde de l’œuvre, proposition du monde, ce que Gadamer appelle la chose du texte, est en quelque sorte “le vis-à-vis” à comprendre. Mais comprendre un texte c’est avant tout se comprendre devant le texte. C’est s’apprêter à recevoir de lui un soi plus vaste.

La subjectivité du lecteur n’advient à elle-même que dans la mesure où elle est en suspens (4), inchoative, irréalisée, comme le monde toujours en train de se faire. La métamorphose du monde ne s’envisage pas sans la métamorphose imaginative de l’ ego. L’accès à un texte montre le monde au lecteur et ce monde est autre que le moi du lecteur. Le lecteur ne peut aller au texte qu’en partant de lui-même, et se laisser transformer ensuite par le texte. “Se comprendre, c’est se comprendre devant le texte et recevoir de lui les conditions d’un soi autre que le moi qui vient à la lecture”. Il y a comme un va-et-vient qui s’instaure entre le lecteur et le texte.

La compréhension est-elle menacée par la distance historique ?

C’est la question mise en œuvre par les sciences humaines, dont Dilthey se demandait si elles étaient des sciences au sens où on les entend comme des sciences de la nature recourant à des méthodes exploratives, ou bien des sciences de l’esprit. Y a-t-il une entropie universelle ? Une production homéopathique du message ? Hegel disait bien, en parlant de la passion du Christ : “Tout cela est tellement loin que ce ne sera bientôt plus vrai.”

Gadamer pose la question : “Pourquoi la distance historique ne serait-elle pas une chance pour une meilleure compréhension ?” H.-G. Gadamer opte pour une fécondité herméneutique de la distance temporelle. Comme être historiques, nous avons un passé qui n’est pas simplement un boulet à traîner mais un patrimoine fécond. L’histoire exerce une influence à laquelle on ne peut pas se dérober. “L’être est affecté par le passé.” (cf P. Ricœur, Temps et récit, III)

L’herméneutique de Gadamer implique une compréhension de la vérité qui s’oppose —et qu’il oppose fermement— aux Lumières, disant que “ce sont nos préjugés plus que nos jugements qui constituent notre propre être.”

Le comprendre doit être pensé moins comme un agir de la subjectivité que comme une insertion dans un processus où se médiatisent constamment le passé et le présent.

 

 Gérard LEROY, le 1 novembre 2008

  • (1) cf. Paul Ricœur, Temps et récit, p. 129
  • (2) id. p. 114
  • (3) id. p. 129
  • (4) “comme èpokè , ou mise entre parenthèses (cf. Husserl) de l’interlocuteur. La phénoménologie met entre parenthèses le fait pour s’occuper du sens. Quand les objets ne sont plus manipulables on peut mieux dégager le sens.