La désacralisation : une chance ?

Version imprimableSend by email

La 500e est naturellement dédicacée à celui qui a été l'initiateur de ce site, Philippe Weickmann, à qui j'adresse mon amicale gratitude

   Pour autant que la désacralisation coïncide avec une démystification radicale des illusions et des idolâtries de la conscience religieuse, on peut admettre que, par effet secondaire, la désacralisation aura préservé le sacré authentiquement religieux où s’enracine la foi. 

L’homme moderne croit désormais maîtriser les critères de ce qu’il appelle la modernité. En même temps que l’on observe un déclin de la religion en Occident, s’est affermie l’autonomie de l’homme, la prise en charge de son existence.

Avec le recul du sacré conjugué aux mouvements de notre histoire moderne, on assiste à une conquête nouvelle de la rationalité. Tout devient “manipulable”, et ne doit plus recéler aucun mystère. Tout ce qui advient, la finitude, la naissance, la douleur, la maladie, le vieillissement, la mort, tout doit être contrôlable. Plutôt que de subir la réalité nous parvenons à la maîtriser pour la soumettre. La raison est passée de la soumission au réel à la responsabilité de son histoire. Nous prenons les choses en main !

 On comprend alors que la question du pourquoi, reléguée par la question du comment spécifique de l’intelligence scientifique, la question du sens redevienne plus délicate. C’est à l’homme qui a conquis son autonomie et qui a démystifié un certain nombre d’aliénations religieuses qu’il s’agit d’annoncer Dieu. 

Nous avons un sentiment plus vif de l’absurdité de la condition humaine. La désacralisation de la nature et l’excès de rationalité engendrent alors un mouvement de re-sacralisation là où le sacré n’est plus en contact avec la nature, mais déplacé vers les grands mythes collectifs du groupe social. La société devient le terrain sur lequel les forces de l’homme sont ressenties comme sacrées. La désacralisation de la nature a favorisé la sacralisation de la société. Phénomène inédit.

L’Histoire, le monde du travail, le progrès technique, ne sont pas des lieux de prédilection où la question de Dieu peut prendre sens. La technique met en demeure la nature de fournir les fruits qu’elle recèle. La nature est le capital dans lequel puise la technique qui a mis l’homme en son pouvoir. Et en cela, disait Martin Heidegger, elle est une forme de l’oubli de l’être. 

Soudain apparaît la nécessité de restaurer le domaine de l’existence humaine. On ne joue pas seul sur le terrain de la vie. On vit ensemble, les uns avec les autres. Ce serait peut-être sur ce terrain que peut être défendue la substance du sacré, à condition d’entendre le sacré au sens de la vérité originelle de l’homme, comme mystère d’ouverture et de communion.

Et si dans ce monde tendu vers l’efficacité, la rentabilité, Dieu paraît bien inutile, si le prochain, n’a jamais été si éloigné, n’est-ce pas en s’en rapprochant, authentiquement, qu’on risque de trouver le chemin le plus court vers Dieu, qui n’est ni Père fouettard ni Père Noël. 

À l’extériorité oppressive à laquelle on a identifié Dieu, et vis à vis duquel l’homme a traduit sa dépendance, n’y a-t-il pas à envisager une altérité libératrice ? Là est la question. Il s’agit de créer en nous un espace d’interrogation qui nous mette en position d’attente de Dieu, de son Appel, comme un Événement, comme Parole créatrice qui déclenche en nous une nouvelle existence. La démystification des illusions religieuses favoriserait alors le vrai sacré religieux, comme temps préparatoire à l’authentique rapport religieux que constitue la foi.

 

Gérard LEROY, le 14 avril 2016