De la nécessité de rétablir la disputatio

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Pour Gérard Lévy, en signe d'amitié

   Derrière le fiasco culturel on peut se demander s’il n’y a pas, en arrière-plan, le sinistre de la résignation et de l’État et de la société civile. Depuis une trentaine d’années l’enseignement a presque renoncé à toute ambition intellectuelle ou culturelle. Ce qui domine c’est le souci utilitariste analogue à celui qui a fini par triompher dans l’enseignement des langues étrangères, comme un langage de survie pour commandos parachutés en territoire étranger !

Résignation, fatalisme, frilosité, sont des impressions d’aujourd’hui. Hier nos poètes et nos soldats donnaient le ton. Aujourd’hui ce sont les agents d’assurances. Brel nous avait bien dit qu’on finirait tous notaires !
Un souci connexe surgit de cette modernité occidentale, c’est la disparition du dialogue, laissant place à des successions de monologues interminables et stériles.

Or, la société civile est un terrain de confrontation des convictions diverses, dont sortent vainqueurs les “forts en gueule”, encouragés à dicter leurs ukases. Les gros bras usent de l’intimidation et de la violence, tout l’arsenal d’un totalitarisme de traîne, démagogue et truqueur, de moins en moins respectueux des règles qu’impose le vivre ensemble. C’est la force qui l’emporte. Pourquoi suit-on la majorité ? Est-ce qu’ils ont plus de raison ? Non, mais plus de force. “L’opinion est comme la reine du monde, mais la force en est le tyran” (Pascal).

Mais il y a aussi la discussion creuse et indéfinie —la parlotte— qui est un des travers des Français. Il y a des beaux parleurs qui séduisent. Lisons ce qu’ils ont dit  et l’on est moins séduit qu’en les écoutant. Il y a des gens qui nous endorment. Lisons ce qu’ils ont dit et ça nous réveille. Une société soumise aux beaux-parleurs, aux sophistes, fondée sur l’opinion, entraînée par la force d’un langage dont la rhétorique plus que la raison entraîne l’adhésion, file tout droit vers le déclin. Nietzsche l’observait déjà : “on s’engage par goût, rarement par argument.

Si l’on veut éviter ce déclin, où chacun serait emporté il nous faut corriger le tir. Il y a un apprentissage de la discussion à rétablir. Rien de logique ni de raisonnable ne transpire de ces discussions où tous parlent en même temps, et qui se transforment en pugilat oratoire.

Que conviendrait-il alors de faire ? Au Moyen-âge les discussions de théologie s’effectuaient en face à face, et les débatteurs respectaient la rè!gle de l’alternance. Ce qui imposait à chacun de mémoriser —outil de l’intelligence— ce que disait l’autre, de discerner —outil de l’intelligence— l’important, de synthétiser —outil de l’intelligence— de rebondir, pour approuver, corriger, construire, expression de l’intelligence.

   Aujourd’hui, les tours de table propres aux travaux dirigés à l’université adoptent cette méthode, pour laquelle il convient mieux d’être préparé. D’où la nécessité de préparer les enfants à être de bons discutants. C’est un devoir ajouté de l’Éducation nationale que celui d'éducation au dialogue, au dialogue authentique qui s’établit sur l’écoute et le rebond.

La compréhension use de la rationalité et de l’affectivité, donc de la connaissance objective et de la connaissance subjective. Il s’agit de comprendre ce que dit l’autre, et qui est l’autre qui le dit. Il s’agit de penser la pensée d’autrui, comme par empathie, sans nécessairement la partager. Et si la compréhension s’envisage, c’est en raison d’un présupposé que les consciences s’inscrivent sur un même horizon, la vérité, et que la vérité se fraie un chemin à travers l’échange et le dialogue.

Il faut initier les jeunes gens à cela, et aussi à la problématique pluraliste des sociétés contemporaines, à se confronter aux différends difficilement conciliables, à entendre des argumentations contraires de gens compétents. Cet apprentissage reste, il est vrai, à adapter à l’âge, mais on ne pourra pas éluder indéfiniment ce problème.

Nous nous félicitons souvent que cette société moderne favorise l’expression et la publication libres des convictions. Cette reconnaissance mutuelle du droit de s'exprimer exige l'acceptabilité des arguments de l'autre.

Une société pluraliste comme la nôtre repose sur la cohésion sociale qui s’établit à la fois sur un consensus nécessaire, et aussi sur l'acceptation des différends difficilement conciliables. Il y a un caractère raisonnable des partis en présence, de la dignité et du respect des points de vue opposés, de la plausibilité des arguments invoqués de part et d'autre. N’exigeons pas d’autrui d'adhérer à ce que nous croyons vrai, mais disposons-nous à entendre ses meilleurs arguments.

 

Gérard LEROY

27 août 2011