Descartes, à n'en pas douter, sème la révolution

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 Pour Manon, et ses amis latinistes...

  "Ne rien tenir pour vrai qui ne soit dicté par la raison". Voici un principe sur lequel s'appuie Descartes qui contrarie une sensibilité culturelle façonnée par une autorité ecclesiastique qui s'impose comme seule détentrice de la vérité. Pour Descartes les vérités révélées ne peuvent pas être raisonnées, soumises à l’acte d’intelligence. L’homme n’est pas qualifié. Ici surgit la dramatique séparation de la foi et de la raison. On pense ne pas pouvoir penser dans la foi. La foi est une foi qui croit. Et ça doit lui suffire. Martin Heidegger le dira sans ambages:  la foi supprime la pensée. L'encyclique Fides et ratio est probablement la meilleure réponse à ce dogme qu'Heidegger lui même n'a pas toujours agréé !

Lorsqu'il s'agit de dire Dieu, il s’agit, pour Descartes, du Dieu de l’Écriture, dont la notion est invérifiable. La Révélation révèle ce que Dieu dépose lui-même par grâce dans l'esprit humain et qui surpasse la portée de cet esprit. C'est à ce stade que Descartes dessine une partition entre ce qui mérite d’être cru et la certitude. La matière de la foi est obscure. La philosophie, recherche rigoureuse de vérité, est elle seule rationnelle. Ce qui est certain c’est ce dont la raison établit la validité. La vérité philosophique est certaine, donc vraie.

Où se situe la foi par rapport à la raison ? Pour Descartes la foi dépasse la raison, elle ne la parachève pas. Descartes brise l’analogie entre l’homme, le monde et Dieu. L’analogie dit que la dissemblance est plus grande que la ressemblance. Descartes réalise la rupture entre les termes.

 

Quel est le chemin de la seule élaboration rationnelle ?

Tout part du doute. Car on ne peut se fier à rien. Aussi est-on amené à mener une entreprise de doute systématique. La méthode sera la suivante :

- doute sur l’existence naturelle;
- cogito
- démonstration de l’existence de Dieu.

1) Le doute méthodique, c'est l'ascèse paisible qui consiste à se tourner progressivement vers la lumière. Ce doute produit l’incertitude. Quand je doute, le doute est ma pensée, Donc je pense. Autrement dit  je suis pensée en acte de penser. Je ne puis jamais douter que je doute, tel est l'irréductible conquis.

 2) La séquence “je pense” est induite par l’attitude du doute. Je ne puis apercevoir que je pense sans apercevoir en même temps que je suis. Le “je pense” induit un “je suis”. L’opération n’est pas déductive mais inductive.

 3) La démonstration de l’existence de Dieu. “Je me découvre en doutant et en pensant comme une réalité finie et imparfaite. Si j’étais parfait je ne douterais pas. Je ne me donne pas à moi-même mon existence. Je suis là avant d’avoir eu conscience que je suis là. Je découvre qu’il me manque quelque chose, le parfait. Imparfait, je suis traversé par l’idée de parfait. D’où vient cette idée ? Seul l’être parfait a pu produire en moi l’idée de parfait. Il est donc inscrit dans une nécessité spéculative que l’être, Dieu, existe avec les perfections dont j’ai l’idée et que je ne possède pas. “Il n’est pas possible que j’eusse en moi l’idée d’un Dieu si ce Dieu n’existait pas.”

 

Qu'en est-il du statut de la théologie par rapport à la philosophie ?

Descartes entend rendre service à la théologie. Les vérités révélées appartiennent à un ordre que, selon lui, la raison ne peut pas atteindre. La raison s’incline devant la foi, mais n’en est pas la servante. La théologie est incompétente à produire un acte d’intelligence sur l’ordre du monde. Descartes supprime donc tout travail de raison dans la foi.

Descartes est-il un philosophe religieux ? Non. Descartes est un philosophe qui a de la religion. L’acte philosophique et l’acte de croyance peuvent être associés. Pas conjuguer.

La philosophie prend en charge l’universel des questions, comme celles qui naissent du désir humain d'évacuer la mort. L’expérience religieuse prend en charge la réponse existentielle à ces questions.

Descartes, dans le sillage de Luther, aura désarticulé philosophie et théologie et cloisonné leurs champs. 

 

 

Gérard LEROY, le 31 janvier 2009