Le dialogue au principe de la perspective œcuménique

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Pour Patrick Duprez, en hommage amical

   C’est une fonction de tout dialogue de nous révéler d’abord à nous-même les exigences de notre propre position, ce qui implique qu’on la revisite pour mieux se comprendre. Mais le dialogue va plus loin. L’expression de la pensée d’autrui n’a pas qu’un rôle d’incitation. Elle veut communiquer un contenu. Puis-je l’accueillir ? Puis-je m’en enrichir s’il apporte vraiment quelque chose, autre chose que ce que, jusqu’ici, fondent mes convictions.  

Opération difficile. Il est en effet difficile de passer d’une langue (philosophique, dogmatique...) à une autre. Les concepts n’ont pas le même contenu ; les mots n’ont pas la même signification ; les points de départ, les perceptions incitatrices ne se recouvrent pas. Qu’on évoque, entre protestants et catholiques, les concepts respectifs de foi, de grâce, d’Église ; qu’on examine les préoccupations intellectuelles de chacun quand on aborde la liberté religieuse, et l’on a là un échantillon de ce qui nous attend .

Soupçonne-t-on le travail de remise en question auquel l’œcuménisme invite les chrétiens ? Il n’est pas question que l’œcuménisme détourne de ce que chacun croit et professe comme absolu, puisque l’Absolu nous est commun. Nous voilà donc invités à “sous-mettre” notre relation horizontale, celle établie entre nous, à notre relation verticale, celle que nous établissons avec Dieu.

L’esprit de l’homme est en appétit de ce qui est vrai ; il s’avère capable de le découvrir, de l’accueillir, de le communiquer. La compréhension de quelque chose l’entraîne à chercher une plénitude. Le progrès dans la connaissance est le fait que l’humanité implique une communication horizontale. C’est l’autre qui me permet d’avancer. “Le plus court chemin de soi à soi passe par l”autre”, disait Paul Ricœur. Si l’on admet que

l’acquisition de la vérité procède dialectiquement, alors on accepte que la vérité dépasse le particularisme de deux données contraires. Ce n’est pas Hegel qui contredira notre conviction que du dépassement de thèses contraires surgit l’enrichissement de la sphère de conciliation, qu’on appelle la synthèse. L’accès à la plénitude de la connaissance est dialectique. 

L’unité à laquelle l’humanité tend depuis Babel, ne s’opère jamais sans la diversité. L’esprit humain est habité par la conviction profonde de l’homogénéité du vrai, de la cohésion de l’être, et, malgré tous les prurits de racisme qui opposent nos cauchemars à nos rêves, par la conviction de l’homogénéité de l’esprit. Tous les hommes sont de même genus, en dépit de la diversité de leurs expressions, de leurs cultures, de leurs langues. Ils forment comme un seul homme, qui subsiste toujours, dans sa fragilité, qui maintient son effort d'exister et son désir d'être. L’homme apprend continuellement, de l’autre et, à travers le dialogue, retrouve pour les recoller, morceau par morceau, des pans de lui-même.

Cette structure de l’esprit humain est à mettre en relation avec ce que les chrétiens perçoivent du plan de Dieu et du sens de la Création. Ce sens et ce plan ne nous entraînent-ils pas à aller de l’un à l’un par le multiple ? i.e. de l’unité originelle de pauvreté qui est notre condition, ne sommes-nous pas appelés à tendre vers l’unité finale de plénitude ?

Le dialogue est précisément l’une des voies par lesquelles la diversité des perceptions se recompose dans l’unité vers laquelle tout converge et monte.

 

Gérard LEROY, le 25 mai 2016