Dieu hors commerce

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Pour Florin Dumitrescu, en hommage amical

   Chaque fois qu’on est tenté de nouer des relations diplomatiques avec Dieu, notre supplication prend parfois le ton de la négociation mercantile, voire du chantage : “Je t’allume un cierge, et tu fais gagner le PSG !” On procède de la même façon avec un État étranger dont on a toutes les raisons de se méfier. Pour se maintenir en paix avec lui, on établit ou on développe nos relations commerciales avec lui. Il arrive que le commerce ait goût d’amertume, comme dans le cas d’un achat à crédit qu’on est lassé de rembourser. “J’ai assez payé ! j’attends d’être livré”. On procède parfois de même avec Dieu : “N’as-tu pas entendu mes prières ? Regarde ce que je fais pour toi. Que fais-tu pour moi ?

Vous priez, disait saint Jacques, mais vous ne recevez rien parce que votre prière est mauvaise.” Nous voulons nous approprier Dieu pour mieux en  profiter. “Ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic”, disait Jésus aux marchands du Temple.

Dieu donne librement. Pour entrer en relation avec lui, c’est à lui qu’il faut s’intéresser. Pas à ce qu’on attend de lui comme d’un magicien. Il en est parfois de la prière comme de l’exercice pervers du dialogue : on cherche à imposer son point de vue, sans souci de celui de l’autre. Dieu a peut-être un point de vue qui n’est pas le nôtre. Il faut aussi s’intéresser à soi, fils de Dieu, créé à l’image de Dieu, plus qu’à ce qu’on fait pour lui. Le désir de Dieu est de ne faire qu’un avec chacun d’entre nous.

Quelle réponse apporte le Seigneur à nos plaintes ? “Vos sacrifices, j’en ai horreur” faisait-il dire aux prophètes.

Au Temple de Jérusalem, sans doute excédé par ce grand déballage d’articles en tous genres, Jésus met tout le monde dehors. Quelle bagarre ça a dû être ! Le Temple n’est pas le souk. Les étals attirent la convoitise et nous écartent de la présence invisible de Dieu. “Plus le cœur de la personne est vide, plus elle a besoin d’objets à acheter, à posséder, à consommer” rappelle l’encyclique Laudato si’ au § 203. Pour entrer en contact avec le Seigneur, mieux vaut ne pas être distrait. Si chacun de nous se trouve devant Dieu dans une ambiance de fête foraine, de comice agricole, de tractations commerciales, qu’il devine qu’il est dans la situation des marchands du Temple, la sortie lui est indiquée. Car il ne s’agit pas de revoir les tarifs, de faire à Dieu des propositions, de négocier. C’est librement et gratuitement que Dieu entre en relation avec nous. C’est quand le Temple est vide qu’il se remplit mieux de Dieu.

Le Seigneur avait déjà proclamé cela dans le silence du désert, lorsque le tentateur cherchait à le faire entrer dans des tractations sordides : “Fais un petit effort, une énorme récompense t’attend !”. On dirait aujourd’hui : “Donnant, donnant”.

Ce que chacun est appelé à donner, c’est lui-même, ce qu’il est, ce qu’il est appelé à être. Ce que Dieu donne, c’est lui-même. Dieu et l’homme entrent en relation en renonçant à se posséder mutuellement. Il s’agit seulement de se donner soi-même, comme ça, librement, gratuitement, autrement dit pas amour. À la façon qu’a Dieu de se donner à nous.

 

Gérard LEROY, le 24 juillet 2015