D'où vient l'islamisme ?

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Pour Louisette Machuron, avec mon amitié

Les musulmans cultivent le souvenir d’un empire arabo-musulman gigantesque, s’étalant de Samarquand à l’Est à Cordoue à l’Ouest, qui fut supérieur à tous les peuples européens et chrétiens, en botanique, en mathématiques, en philosophie, en médecine, en astronomie, et ceci de la moitié du VIIIe à la moitié du XIIIe siècle. Les Occidentaux n’ont jamais considéré cette période que comme un relais civilisationel entre Rome et l’Occident, alors que la dynastie abbasside a été une véritable civilisation. La chute de l’empire abbasside est restée, pour les musulmans, un traumatisme jusqu’à ce jour. Cette observation conduit certains analystes à expliquer cette expérience traumatisante d’une fin du monde abbasside comme sous-jacente au fondamentalisme.

Au XVIe siècle Souleymane le Magnifique avait porté la civilisation musulmane à son apogée. En 1571 la bataille de Lépante mit fin à la thalassocratie ottomane, autrement dit au pouvoir de l’Empire sur les mers. Dans le même temps  surgirent de grandes puissances coloniales, dont la France et la Grande-Bretagne, qui n’ont pas été innocentes de l’apparition de l’islamisme. En effet, à partir du démantèlement de l’Empire ottoman à la fin de la première guerre mondiale, puis à la suite de la décolonisation, émergèrent les États-Nations dont l’Algérie, le Liban, la Syrie, la Tunisie, placées sous la férule des grandes puissances. Le Maroc n’ayant pas été occupé par les Ottomans, et l’Égypte, restée indépendante, sont à considérer à part. Ces États-Nations furent perçus par les doctrinaires islamistes comme un dépècement de la oumma, de la communauté musulmane, comme une sorte de frontière imposée par les puissances occidentales coloniales.

N’oublions pas, ainsi que le rappellent Ghaleb Bencheikh et Antoine Sfeir dans leur ouvrage paru en 2008 (1), la diabolisation des Arabes après la seconde guerre mondiale. Le mufti al-Husseini de Jérusalem, qui s’était auto-proclamé chef des Palestiniens, voire des Arabes pendant la guerre, avait fait alliance avec Hitler et animé des émissions sur Radio Berlin. L’Occident l’a assimilé, lui et les arabes, aux vaincus de la guerre.

Mais déjà, à la veille de la montée du nazisme, le premier mouvement doctrinaire islamiste s’était déclaré. Suivront d’autres courants de pensées et d’opinions islamistes nous amenant à considérer non pas un islamisme, mais des islamismes.

Les courants précurseurs de l’islamisme

L’islamisme est né en effet d’un courant politique radical,  au début du XXe siècle, qui élabore le concept d’État islamique. Le but de ce mouvement est de conquérir le pouvoir politique, y compris par la lutte armée. Il ne relève pas de la tradition musulmane mais se nourrit plutôt d’une volonté réformiste de la seconde moitié du XIXe siècle, en Égypte (2).

Deux courants de pensée émergent alors. Le premier veut la construction d’un état moderne. C’est l’objectif de Gamal Abdel Nasser, instigateur du coup d'État militaire contre le roi Farouk. Nasser proclame la République dont il allait prendre la présidence en 1956. Il souhaite alors le soutien des États Unis, qu’il prend comme modèle, dans sa perspective de construction de cet État moderne. Mais il est boudé par les américains... pour n’avoir pas de pétrole !

Le second courant de pensée, lui, fomente le projet d’une oumma sans frontière. Ce projet est porté par les Ibn Saoud.

Ces deux concepts, celui de Nasser et celui de l’Arabie saoudite, sont trop opposés pour ne pas entrer en conflit. Nasser, pour sa part, s’oppose formellement aux Frères Musulmans. Alors qu’en 1954 il n’est encore que Ministre de l’Intérieur, il fait arrêter le général Mohammed Naguib, accusé de soutenir cette confrérie des Frères musulmans.

Les pionniers de l’islamisme

Le premier fondateur de l’islamisme est l’Égyptien Hassan al-Banna (†1949). Il fonde au Caire, en 1929, l’association des Frères Musulmans qui, officiellement, refuse la violence. Considérant l’islam comme système global —total— de vie, Hassan al-Banna prône une réorganisation de la société à partir d’un État vraiment islamique dans toutes ses composantes.

Cette organisation politique entend éduquer le peuple et l’amener à être “fort, fier, efficace”. Le mouvement définit  l’islam comme “religion et État, Coran et glaive, culte et autorité, patrie et citoyenneté”, se donnant “Dieu pour but, le Prophète pour modèle, le jihad pour voie, et le martyre comme vocation.”

Hassan al-Banna demande, en 1943, l’établissement en Égypte d’un État islamique. Il meurt assassiné en 1949.

Le second, Sayyid Qutb,  est plus radical ! Cet Égyptien, poète à ses heures, s’oppose à tout, au capitalisme, à l’individualisme, au matérialisme, à la mixité, à l’émancipation de la femme, celle-ci étant par nature inférieure à l’homme, selon lui.

Qutb fustige les influences occidentales qu’il considère comme nuisibles. Non seulement Qutb défend l'idée d'une "lutte contre les Juifs", mais il dénie le qualificatif de "civilisation" aussi bien à l'est socialiste qu’à l'ouest capitaliste, deux blocs qui incarnent selon lui la "jahiliya", autrement dit l'ignorance. Qutb combat cet état d’ignorance dans lequel se serait trouvée la société anté islamique. “La société de l’ignorance anté-islamique, dit-il, c’est toute société autre que la société islamique (...) nous faisons entrer dans la catégorie d’ignorance anté-islamique toutes les sociétés qui existent de nos jours sur terre : les sociétés communistes (...), les polythéistes (Inde, Japon, Philippines, Afrique), les sociétés juives et chrétiennes...” (3).

Jugeant l’incapacité des gens à comprendre réellement l’islam, Qutb condamne et la société égyptienne contemporaine, et le nassérisme qu’il combat en vue de réislamiser la société. Car l'islam —bien compris, s’entend, selon lui— doit apporter la solution à tous les problèmes, politiques, économiques, sociaux.

Si comme il se doit Sayyid Qutb accorde la souveraineté exclusive à Dieu, cette souveraineté inclut le domaine judiciaire et politique (hakimiyya), lequel domaine doit se placer au service de Dieu (ubidiyya). La grande nouveauté apportée par ce leader des Frères Musulmans réside cependant dans la justification du recours à la violence.

Nasser le fait exécuter par pendaison le 29 mai 1966.

Le dernier précurseur est un Pakistanais, mort en 1978. Abul A'ala Al-Mawdûdî martèle que tout universalisme doit combattre la jahiliyya, ce “temps de l’ignorance” condamné en Égypte par Qutb, ce temps des barbares  incrédules, ce temps de l’histoire antérieur à l’islam. C’est pourquoi Al-Mawdudi fonde, en 1941, le Jamaat e islami, un parti très influent au Pakistan, qui se livre à une attaque en règle des sociétés musulmanes qui opèrent, selon Mawdûdî, un retour à la jahiliyya. Il appelle à la révolution islamique et définit l’islam comme une idéologie politique, dont la fonction est de penser de manière totalisante la société et l’homme. Ainsi l’islam doit-il devenir la norme de la société, lorsque tous les éléments —le droit, la Constitution, l’économie, le pouvoir politique— seront  pensés selon l’islam (4).

Tous ces mouvements d’idées se radicalisent, notamment en Égypte, au temps de Nasser. Sayyid Qutb, dans les années 60, élabore une théorie qui autorise le recours à la violence, allant jusqu’à déclarer infidèle un gouvernant musulman qui ne fonde pas son action sur les principes intégralement islamiques. Sayyid Qutb ouvre la porte à la lutte armée qui se revêtira bientôt du terme de “jihad” (5), puisqu'en 1980, les Frères Musulmans se dotent de ce bras armé clandestin, le Jihad, infiltrant les institutions. De cette branche palestinienne naîtra le Hamas.

Des groupes islamiques armés se forment. Des camps d’entraînement s’organisent, qui drainent des jeunes déracinés. Des musulmans errants et sans attaches, paumés, poussent au paroxysme la lutte contre l’ordre mondial. Leur combat s’étend à l’international. Tout cela au nom d’un monde imaginaire. Ils sont soutenus par le wahhabisme saoudien, qui voudrait instaurer un État islamique, où le Coran et la sunna seraient les seules sources du droit, qui voudrait imposer la charia, couper les mains des voleurs, lapider les femmes adultères, et qui interdit la moindre chapelle chrétienne. Ce fondamentalisme est un système, à l’instar du communisme et du fascisme naguère, qui fonctionne comme une idéologie totalitaire.

Tandis que des régimes musulmans tentent de cheminer vers plus de démocratie les islamistes, eux, ambitionnent d’islamiser la modernité plutôt que de moderniser l’islam (5). L’agressivité de l’islamisme radical ne doit pas nous conduire paresseusement à simplifier l’islam et l’amalgamer à l’islamisme, ni à le priver d’avenir en décrétant que les musulmans sont inaptes à la démocratie. Nous ne devons certainement pas répondre à la provocation par l’expiation, ou le châtiment.

Interrogée sur l’intégrisme musulman, l’anthropologue Dounia Bouzar disait récemment que ce qui intéresse les intégristes c’est de faire dire à l’islam ce qu’ils ont envie qu’il dise. Ce que corrobore Élie Barnavi (6) qui déclare que les intégristes entrent dans le Coran comme dans une auberge espagnole où l’on vient avec ce qu’on a et où l’on y trouve ce qu’on veut. Les intégristes ne sont jamais d’anciens pratiquants. Ils se convertissent directement à l’intégrisme. Ce qui les caractérise c’est le degré d’aliénation mentale qui règne au sein du groupe. Les islamistes, ce sont en fait des analphabètes religieux, que seule intéresse l’action directe.

 

Tarik Ramadan, frère musulman ?

Cet intellectuel musulman, fils de Wafa al-Banna, est le petit-fils de Hassan al-Bana, fondateur de la Confrérie des Frères Musulmans. Le père de Tariq, le Sheikh Ramadan, a fui Nasser en 1954 et s’est installé en Suisse; il a créé à Genève une fondation financée par le Roi Fayçal d’Arabie, tandis que Tariq, lui, a fondé en 1994 le Foyer culturel des Musulmans de Genève

Le premier sujet de thèse de Tariq Ramadan portait le titre “L’esprit réformiste de l’islam depuis le 19e siècle” Son directeur de thèse, le Pr Charles Genequand, titulaire de la chaire d’arabe à Genève, déplorant le caractère idéologique et peu scientifique de sa rédaction, a préféré démissionner. Tariq Ramadan s’est alors orienté vers un autre sujet qu’il a intitulé : “Hassan al-Banna, la pensée d’un siècle”. Cette thèse n’a pas obtenu la mention “très honorable” qu’escomptait le candidat.

Tariq Ramadan est aujourd’hui très controversé, en France et ailleurs. Il semble vouloir à la fois établir une alliance entre trotskisme et islam et islamiser l’Occident. D'aucuns prétendent qu’il participerait au projet d’une librairie islamique lyonnaise, tenue par son frère Hani, qui distribue un grand nombre de cassettes de dawa (appel à l’islam).

Tariq Ramadan fut violemment critiqué au cours d’une table ronde à l’UNESCO, par Ghaleb Bencheikh, le 25 février 2004, pour avoir proposé un moratoire à propos de la reconsidération de la législation prescrivant la lapidation des femmes coupables d’adultère.

En France l’Union des Organisations Islamiques de France (UOIF) a invité Tariq Ramadan, dans les années 90, à donner des conférences, ce qui rend suspect l’UOIF de rapprochement avec les Frères Musulmans. Sont affiliés à l’UOIF l’association des Étudiants Musulmans de France (EMF) et celle des Jeunes Musulmans de France (JMF).

 

Gérard LEROY, le 12 mars 2010

  1. Ghaleb Bencheikh et Antoine Sfeir, Lettre ouverte aux  islamistes, Bayard, 2008.
  2. Le courant réformiste prône l’effort personnel de recherche d’interprétation de la religion (= ijtihad). Ces représentants sont:
    -  Al-Afghani (1839-1897) qui n’oppose l’islam ni à la science, ni au progrès.
    -  Muhammad Abduh (1849-1905), mufti d’Égypte, qui affirme la permanence de l’islam. Il affirme que :
        - Dieu Un, sait, veut, peut
         - L’homme est responsable de ses actes et sa vie future en dépend
         - L’essentiel est constitué du Coran et des hadiths
         - Dieu veut la satisfaction des besoins de l’homme
  3. cité par Jacques Rollet, Religion et politique, Grasset, 2001, pp. 158-159.
  4. cf Olivier Roy, Généalogie de l’islamisme, Hachette, 1995.
  5. Le jihad (jhd), étymologiquement, traduit l’effort fourni, tendu vers un but. L’effort peut être physique, verbal, financier, militaire pendant les croisades, pas sacré. Le petit effort est quotidien (travailler, cultiver ses pommes de terre, faire ses gammes au piano etc.) Le grand effort est continuel, fondé sur une éthique de vie. Alors que l’ijtihad, c’est l’effort  intellectuel. cf. Ghaleb Bencheikh, Alors, c’est quoi l’islam ? Presses de la Renaisance 2001, pp 69-71.
  6. Je ne vous empêche pas d’adorer vos pierres, mais de grâce ne les jetez pas sur moi”, disait le Dr Wafa Sultan, psychiatre américaine d’origine syrienne, lors d’un débat sur al-Jazeera, en février 2006.
  7. Élie Barnavi, Les religions meurtrières, Flammarion 2006