Droite et gauche en France : deux siècles de ping-pong

Version imprimableSend by email

À... Louis, Roland, Germain, Bruno, Roger, Gilles, Henri-Luc, Vincent, Paul et les autres...

   À l’instar des œuvres devenues classiques, comme celles de Max Weber ou de Tocqueville traitant De la démocratie en Amérique, le livre de René Rémond, publié chez Aubier, sur Les droites en France (1), s’inscrit parmi les ouvrages incontournables que tout étudiant de Sciences-Po se doit d’avoir étudié.

Combien de droites en France ? Une ? Deux ? Plus..? Avant même de répondre à la question sur la nature de la droite en France, René Rémond avait commencé par montrer qu’il n’y avait pas une droite, mais trois, et d’énoncer la légitimiste, l’orléaniste et la bonapartiste. Cette distinction émise en 1954, donc bien avant l’arrivée de la cinquième République, est alors devenue classique.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Surgissent en effet un peu partout en Europe, des droites nationalistes xénophobes soutenues par un populisme qui s’engouffre dans la fracture béante récemment ouverte entre la classe politique et le peuple.

Droite et gauche, rappelle d’entrée R. Rémond, ne sont pas des données immédiates de l’observation. Délicat de les décrire comme des objets d’une science tant la manière de les approcher relève de la subjectivité. Pourtant...

L’on n’hésite pas longtemps avant de reconnaître que tel ou tel est de droite ou de gauche, avant même que tel ou tel ne l’avoue. Mais au nom de quoi ? Selon quels critères ? Les étiquettes ne se superposent au contenu que de façon éphémère ou superficielle et le discours, pour péremptoire qu’il soit bien souvent, demande toujours à être décodé.

Les systèmes dualistes ne rendent pas compte des réalités. Pour retrouver l’affirmation de cette division primaire, il faut remonter à une séance de l’Assemblée nationale du 11 septembre 1789, quand, et pour la première fois, les représentants de la nation ont décidé d’organiser leur répartition dans l’hémicycle par rapport au président de l’Assemblée, et selon une disposition par rapport à un veto royal qui les divisait, les partisans d’un veto de durée illimitée se plaçant à droite. Par la suite, un nouvel élément, le marxisme, est venu renforcer, “conforter la distinction qui avait trouvé son milieu d’élection dans la démocratie bourgeoise”.
Une analyse plus détaillée montrerait que cette distinction droite-gauche ne procède pas du socialisme car elle lui est longtemps demeurée étrangère.
La greffe s’est opérée bien après. Le ralliement du socialisme à la démocratie parlementaire a rendu progressivement possible une superposition, puis une identification des forces sociales à celles des forces politiques.

Certains historiens se sont attachés à montrer que droite et gauche ne sont pas des concepts, chargés d’intemporalité, et donc immuables. Ce sont, selon ces historiens, des produits de l’histoire. Cependant, si l’on observe que notre approche est passée sans coup férir du registre des forces politiques à celui des forces sociales, comme si les positions politiques procédaient des positions vis à vis du système des forces sociales, nous sommes bien obligés d’admettre qu’il y a là une construction de l’esprit, non ? N’allons pas jusqu’à identifier le statut social et l’identité politique. S’il est vrai que certains penchent pour ranger plutôt à droite les catholiques de profession libérale et à gauche les gens du monde ouvrier, nous serions bien stupides d’en déduire un théorème.

Si donc la division droite/gauche ne s’enracine pas dans les réalités sociologiques, et ceci parce que les idées politiques ont leur autonomie, peut-on espérer trouver, par une recherche philosophique, le concept qui définit  et singularise chacune de ces deux notions ? En amorçant cette recherche c’est le concept de liberté qui constituerait la ligne de démarcation entre la gauche qui l’exalte comme un absolu, à la suite de Kant, et la droite plus attachée à l’autorité et au maintien de la tradition. 

C’est au nom de la liberté, contre l’absolutisme de l’autorité, que se sont déployées les révolutions du XIXe siècle, marqué précisément par le passage à la modernité. Le passage à la modernité a coïncidé avec l’émergence du sujet humain, dernière onde de choc du phénomène de sécularisation qui fut à la fois politico-sociale, psychologique et anthropologique. Tout cela s’est produit avec les révolutions de 1848, en même temps que la naissance du socialisme. On développa l’esprit critique, on affirma la subjectivité de l’homme, sa liberté, son autonomie, on privilégia la rationalité, la maîtrise de toutes choses, et l’on prit des distances par rapport à tout pouvoir, toute norme faisant appel à une transcendance. Ainsi l’homme moderne a t-il pris, peu à peu, de la distance par rapport aux justifications religieuses concernant la morale, ses choix de conscience, et l’usage de sa liberté personnelle.

Mais l’avènement des régimes totalitaires communistes a amené la droite à se réclamer de la liberté contre les pouvoirs de ces régimes, et dans le prolongement en condamnant le dirigisme de la gauche favorable à l’intervention de l’État non seulement dans la gestion de l’économie mais aussi dans des domaines qui ne relèvent pas nécessairement de sa responsabilité. 

De même, de la fin du XIXe siècle jusqu’à la veille de la seconde guerre mondiale on a identifié la droite au nationalisme, par opposition à l’internationalisme de gauche. Le sentiment national hérite de la Révolution et est associé au jacobinisme. Mais qui, par la suite, a cultivé le patriotisme le plus cocardier sinon le parti communiste, luttant à la fois contre le pangermanisme, l’entrée dans le marché commun, et la suprématie des États-Unis ?

Si, au XIXe siècle, les conservateurs, les réactionnaires et autres légitimistes cultivent l’attachement aux particularismes, aux traditions régionales, n’est-ce pas la gauche qui, aujourd’hui fait le procès de la centralisation, et applaudit le régionalisme ? Encore un thème passé d’une rive à l’autre. On comprend que les représentants des partis seraient bien embarrassés pour énoncer leurs “fondamentales valeurs” auxquelles ils ne cessent de renvoyer.  Toutes références notionnelles sont effacées par l’expérience historique. 

Ceci ne signifie pas que la droite comme la gauche sont sans consistance ni sans signification. Mais il faut bien admettre qu’on observe un véritable chassé croisé des justifications de leurs actions. C’est sans doute à cause de ces évolutions que certains débutent une carrière politique dans le radicalisme et la terminent dans le plus pur conservatisme.

On a tendance à expliquer ce phénomène collectif par des données psychologiques. Sans que ces facteurs soient absents du mouvement des masses et des partis, il nous faut bien reconnaître la disproportion entre la paranoïa de Staline et les effets gigantesques du stalinisme. On en vient à penser que le fossé qu’on prétend encore infranchissable entre la droite et la gauche offre malgré tout des ponts.

N’est-ce pas en fin de compte un faux problème que de chercher une définition pour chacun des deux bords quand la distinction cherche en vain sa signification. Aussi on comprend que certains répugnent à être étiquetés, à être emprisonnés dans un tiroir qui sied plus à celui qui l’attribue qu’à son locataire. Il faut avouer que les adjectifs d’orléaniste ou de bonapartiste semblent bien anachroniques pour oser les porter.

Reste que la manière d’être dans l’aujourd’hui qui s’éloigne des idéologies et des croyances qu’étouffe la sécularisation, la manière de se positionner en face des événements de plus ou moins grande étendue, locaux ou nationaux, la manière de sentir les choses et de les penser, cherche encore à se consolider d’une appartenance politique qui n’est plus désormais que le reliquat du temps des certitudes.
 

Gérard LEROY , le 3 septembre 2011

  1. René Rémond, Les Droites en France, Aubier, 1954