Du védisme au bouddhisme : l'angoisse de la réincarnation

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Pour Hélène Bellanger, en hommage amical

 Aux origines du védisme
Sur la rive Ouest de l’Indus, l’archéologue anglais John Marshall, a découvert en 1924 les restes de quatre villes remontant à 3000 ans av JC. Ces cités rassemblaient des maisons de brique séchées dont chacune était dotée d’une salle de bains, d’un puits, d’un système de vidange.

On a pu observer que les habitants de ces maisons avaient utilisé le tour dans la fabrication des poteries (il semble que ce furent les première poteries faites au tour). Toutes ces poteries étaient magnifiquement décorées de dessins géométriques agrémentées de figures fantastiques.

Les enseignements que nous avons sur les pratiques religieuses de l’Inde antique nous sont fournis par des livres datant de 1000 ans av JC. Ces livres sont appelés les vedas, ce qui signifie “savoir religieux”. Ces ouvrages sont rédigés en sanskrit et c’est par eux que nous apprenons que les divinités adorées par les habitants du sud de l’Inde étaient identifiées aux éléments naturels : le feu, le ciel, la lumière, le vent, l’eau, la terre. Ces divinités personnifiées portaient chacune un nom. Le dieu du feu a été pendant longtemps la divinité la plus importante, symbolisant à la fois le feu domestique et le feu allumé pour un sacrifice, celui d'un animal, principalement le cheval, représenté avec deux têtes.

Évolution du védisme

L'histoire du védisme s’étend de 1000 ans av JC à 800 av JC, avant que les prêtres sophistiquent cette religion pour mieux assurer leur pouvoir. C’est en Inde, et plus particulièrement dans le bassin du fleuve Indus que le védisme a pris naissance. Le rituel de cette religion est très compliqué. Seule la caste sacerdotale, constituée de  prêtres qu’on appelle des brahmanes, est habilitée à prononcer les formules et accomplir les rites. Tandis que pendant cette période comprise entre 1000 et 800 avant J.-C. l’influence des prêtres grandit, les Brahmanes réorganisent la société au profit de leur propre caste sacerdotale qui prend le pouvoir aux dépens des guerriers, les kshatryas. Peu à peu le védisme prend la dénomination de religion brahmanique, ou brahmanisme et, jusqu’en 600 av J.-C., intègre les données culturelles autochtones.

Mais la caste des guerriers ne l’entend pas de cette oreille et tente de discréditer le brahmanisme.  C’est alors qu’apparaît, cinq siècles av. J.-C. le premier bouddhisme, inspiré par un membre de la société des seigneurs guerriers, rivaux des brahmanes.

Trois siècles plus tard, et trois cents ans av. J.-C. le brahmanisme a évolué. Il récapitule les rites, les croyances et les traditions; il intègre le védisme, tente de récupérer le bouddhisme, y parvient en partie. C’est alors que le brahmanisme prend la dénomination d’hindouisme.

Les déclinaisons du mot Brahma
Elles entraînent la confusion. Qu’on en juge. Brahman est le nom attribué à la divinité, suprême, sans caractéristique (Brahman Nirguna), ou avec (Brahman saguna). Il est “celui que l’intelligence seule conçoit, qui échappe au sens, qui est sans partie visible, qui est éternel, âme universelle que nul ne peut définir ni comprendre.” C’est le dieu de la création. Quant à Brahma, c’est encore d’une divinité qu’il s’agit, mais personnalisée, comme Vishnou, dieu de la conservation, ou Shiva, dieu de la destruction. Les brahmanes ce sont les prêtres, ceux qui constituent la caste sacerdotale de l’hindouisme. Ils prêchent la non violence, caractéristique essentielle de l’hindouisme, la prière (brahma), et en couragent la multiplication des temples.

 Les castes

Le pouvoir des Brahmanes est établi par le système des castes, subordonnant les kshatryas (guerriers), puis les vaicyas (agriculteurs), les shudras (bas peuple préposé aux humbles travaux), et enfin ceux qu’on appelle les intouchables, c’est-à-dire les exclus, plus pauvres que les pauvres, esclaves, considérés comme individus de seconde zone.

La religion védique

Elle s’appuie sur la sruti, qui signifie “révélation”. La sruti est un recueil de textes et de chants. À ces textes, appelés vedas, les brahmanes ont ajouté d’autres textes de leur composition. Ces rajouts, qui sont appelés les brâhmanas, compliquent à l’excès le ritualisme védique.

La sruti comporte quatre chapitres, ou livres (vedas) : le Rg (rig)-veda qui désigne les collections de louanges récitées, les Samaveda, qui sont des hymnes chantés, le Yajurveda, sorte de recueil de formules sacrificielles, le quatrième étant l’attrawaveda, qui est un recueil de formules magiques d’incantation

En réaction contre les brahmanes une secte s’est constituée. Elle se composait d’ascètes vivant en marge, dans les forêts, et qui à leur tour composèrent d’autres chapitres en vue de les substituer aux brâhmanas. Ce sont les Âranyakas, textes qui insistent sur le sens interne et symbolique du sacrifice, et minimisent la valeur de l’aspect extérieur du sacrifice.

Les Âranyakas se sont développées, se transformant en enseignements secrets concernant des thèmes de philosophie indienne développées avec le genre poétique, lyrique. Ces textes sont appelés les Upanishad.

Les différentes cosmogonies védiques

Certaines ne sont pas sans lien avec les mythes de création qu'on retrouve chez les Égyptiens anciens, ou avec les cosmogonies Babyloniennes, ou encore avec le récit de la création dans la Genèse.

1) La création par la séparation du ciel et de la terre. À l’origine s’opère la dissection d’un dragon géant (Ur(i)tra) par Indra qui terrasse un serpent et prend la tête du dragon. La division est violente en vue de la création du monde pour donner naissance au ciel et à la terre. Les dieux à l’origine ne semblent pas avoir droit à l’immortalité acquise grâce à une boisson locale hallucinogène, le soma.
2) La création par le dépècement d’un géant primordial. La totalité cosmique est figurée par un géant primordial androgyne, Purusa. La création résulte de l’unité initiale qui englobe le ciel, les dieux, la terre, les éléments liturgiques, les classes sociales ! Le brâhmane (le prêtre) serait sorti de sa bouche, le guerrier de son bras, le serviteur de son pied. Le géant Purusa est à la fois transcendant et immanent.
3) La création selon une cosmogonie métaphysique, à partir d’une unité-totalité, à la fois “être” et “non-être” Selon ce mythe de création, au commencement n’existait ni l’être, ni le “non-être”. L’Un est vide de détermination, sans caractéristique, in-catégoriable. Le désir en est le fondement originel, le moteur du processus qui va faire naître chez l’Un la conscience. Tout part, dans cette cosmogonie, d’une énergie primordiale, amorphe et mouvante.
4) La création par la fécondation des eaux originelles, à comparer avec le mythe de création babylonien :“Un embryon d’or planait au-dessus des eaux. Il y déposa un germe (un œuf) qui les fit féconder”, mais aussi avec Gn 1, 1-2. En Gn 1, 1 , au commencement Dieu créa le ciel et la terre. En Gn 1, 2, la terre était déserte et vide (absence de vie, tohu-bohu), et les ténèbres couvraient l’abîme; l’esprit de Dieu planait sur les eaux.
Souvenons-nous que la déèsse Tiamat fut vaincue par Marduk (le dieu vénéré par Nabuchodonosor). De son corps partagé en deux, le dieu fit l’océan et le ciel pour en tirer ensuite les êtres de la création. En hébreu, le mot tehom ( Gn 1, 2) désigne soit l’océan primitif qui précéda le monde organisé, soit l’océan qui soutient les continents (cf. Dt 8, 7), soit tout simplement les profondeurs de la mer.

La doctrine du sacrifice

Au commencement le géant primordial c’est l’Unité-Totalité non manifestée. Son corps cosmique récapitule les saisons de l’année et les assises de l’autel du sacrifice. En créant, le géant finit par s’épuiser et se consommer dans ce qu’il crée. Le sacrifice a alors pour but d’assurer la pérennité des créations, plus précisément des cycles du temps. Chaque sacrifice annuel répète l’acte primordial de la création et garantit la continuité du monde pour l’année. Le sacrifice n’assure pas seulement la continuation de la vie en ce monde, mais il assure des modes d’être, réalités spirituelles non liées à ce monde physique, que nous retrouvons dans le bouddhisme sous le nom d’Atman (le soi spirituel).

La place de la vache

L'hindouisme vénère aussi la vache, comme représentation la plus exacte de la divinité. L’origine de la sainteté de l’animal est imprécise. Certains ont avancé des raisons économiques, visant la préservation d’un animal de trait dans un pays agricole qui en aurait consommé beaucoup trop. La vache a tous les droits (le train s’arrête lorsqu’elle stationne sur un passage à niveau). Sa bouse est utilisée comme onguent sacré, l’urine pour laver les impuretés. La consommation de la viande de vache est prohibée, comme l’exploitation du cuir, du poil, des cornes, des sabots. La vache morte est ensevelie pieusement. On comptait, dans la seconde moitié du XXe siècle, environ une vache pour quatre habitants de l’Inde.

Le problème de la réincarnation

Tous les actes produisent un effet. À cause limitée, effet limité. Il y a donc relativité réciproque entre cause et effet. La notion cause-effet dans les domaines du sacrifice et de la vie morale se nomme kharma. Le kharma est à connotation morale, puisqu’il comprend aussi bien les actions volontaires, les choix, les décisions morales etc. Un bon kharma est un acte dont les effets sont bons. Un mauvais kharma produit de mauvais fruits.

 Puisque l’existence est limitée, tout en étant cause de la post-existence, celle-ci est limitée. La post-existence a donc une fin. Que se passe-t-il alors quand l’effet (la post-existence) a pris fin ? Il se produit un phénomène essentiel au principe de ces religions brahmaniques : l’âme est incarnée dans une autre existence ! Après avoir joui du bonheur de la post-existence l’âme est condamnée à se réincarner. Cette loi est appelée le sam-sara. Le sam-sara, symbolisé par une roue, est lié au kharma de l’individu, autrement dit à l’ensemble des effets que la vie antérieure a causés. Le kharma lie l’individu à la transmigration, au Sam-Sara.

La réincarnation est un problème. Les védistes voudraient éviter à leur âme cette condamnation. Ce qu’ils veulent c’est se libérer des renaissances successives pour parvenir à l’immortalité définitive. Il s’agit donc de sortir du schéma : vie => mort => post-existence => renaissance.

Pour échapper à la mort il faut ne plus renaître, donc échapper au sam-sara. L’oriental ne vise donc pas la réincarnation, ce qui pour lui est un pis aller, car le sam-sara réinitialise la souffrance. Pour parvenir à cette libération, le védiste s’engage alors vers une dissipation totale de ce qui le limite. Et comme ce qu’il conçoit comme limite est l’ignorance il cherche à la dissiper. Par le moyen de l’ascèse, car pour lui, l’ascèse permet la connaissance, la sagesse. Elle réalise l’identification de l’atman (le soi spirituel, l’âme), avec la divinité suprême, le Brahman. Cette identification libère du lien au kharma et, par voie de conséquence, du sam-sara. Les moyens de parvenir au but sont l’ascèse, car le jeûne entraîne l’inanition de la volonté qui aboutit à la délivrance, et le yoga, cet exercice permettant une profonde concentration mentale.

C'est sur le védisme évolué, apparenté à l'hindouisme, que se co,nstituera le bouddhisme dont l'une des branches s'est rapprochée de son origine hindouiste.

 

Gérard LEROY, le 1 décembre 2016