Foi et religion

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Pour Claude Demougeot, en hommage amical

    Depuis le travail critique de la religion accompli par Karl Barth et Dietrich Bonhoeffer, le débat consistant à opposer foi et religion s’est plus ou moins englué dans la confusion, à cause même d’une approche encore équivoque du mot religion.

Ce débat a été amorcé grâce à un examen rigoureux de la critique émise par les maîtres du soupçon, Marx, Nietzsche et Freud, qui se sont livrés à une démystification radicale des illusions de la conscience. Ils prolongeaient l’intuition d’un Feuerbach, le premier qui a dit et vu que l’homme se vidait lui-même dans l’absolu, que l’absolu est comme une perte de substance, et que la tâche de l’homme est de ré-approprier sa propre substance, d’arrêter cette hémorragie de substance dans le sacré.

Cette critique de la religion inaugurée par Feuerbach a été suivie par les trois maîtres du soupçon, qui soupçonnent les croyants de ne prendre une religion que pour apaiser une angoisse insupportable. Ce que nous avons à nous approprier, c’est la critique de la religion perçue comme paravent, c’est-à-dire comme épouvantail de la peur, de l’angoisse, de la domination, de la haine. Une critique marxiste de l’idéologie, une critique nietzschéenne du ressentiment, une critique freudienne de la détresse psychologique et de la morale infantile, sont les voies par lesquelles doit passer toute réflexion sur la foi. 

Tandis que le positivisme accompagne le ras-de-marée de la science, l’humanité croit atteindre sa majorité, la pensée moderne se déleste de ses dépendances antérieures et par voie de conséquence se sécularise et devient irréligieux. Ce faisant, progressivement, dépossédant Dieu de ses attributs, voilà l’homme libéré de toutes les contraintes de la religion.

Ainsi, même s’il est légitime de dénoncer les ambiguïtés d’une opposition quasi-systématique entre foi et religion, la question posée par Dietrich Bonhoeffer conserve sa pertinence quand il se demande comment annoncer le Dieu de Jésus-Christ à un homme ou à un monde pour lequel il n’y a plus de préalable religieux. Autrement dit si l’on doute de son existence et plus encore de la nécessité de Dieu, la question du Dieu de Jésus-Christ n’a plus cours. Et Bonhoeffer de s’interroger : “Comment faire en sorte que Jésus-Christ soit le Seigneur des irréligieux ?”

Ce qui entraîne une autre question : le préalable religieux, au sens du religieux superstitieux et idolâtrique, serait-il incontournable ?

 

Gérard Leroy, 23 octobre 2017