Genèse de la sécularisation

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Pour Marie-France Cals, en hommage amical

   Il est d’usage de reconnaître que dans les sociétés occidentales modernes, qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, les églises se vident. Comment est-on passé d’un temps, pas si lointain, où il était pratiquement inconcevable de ne pas croire en Dieu, à l’époque actuelle, où la foi n’est plus qu’une possibilité parmi d’autres et va jusqu’à susciter la commisération ? L’une des explications les plus courantes de cette évolution consiste à affirmer qu’à la faveur des progrès de la science, la vérité aurait finalement triomphé de l’illusion, nous poussant à ne chercher qu’en nous-mêmes notre raison d’être et les conditions de notre épanouissement ici-bas. En révélant les impensés de ce récit classique de la victoire de l’humanisme qui fait du « désenchantement du monde » la seule clé de l’énigme, Charles Taylor entreprend une relecture intégrale de la modernité (1). Loin d’être une « soustraction » de la religion, la sécularisation est un processus de redéfinition de la croyance qui a vu se multiplier les options spirituelles. Si plus aucune n’est en mesure de s’imposer, les impasses du “matérialisme” et les promesses déçues de la modernité maintiennent en éveil la quête de sens.

Pendant des millénaires l’homme a été spontanément religieux. Être religieux ça faisait partie de l’homme. Au point que si quelqu’un n’était pas religieux il apparaissait comme un monstre.

Or nous sommes entrés dans une nouvelle époque de l’histoire de l’humanité, qui se caractérise en ceci que ça n’est plus aussi spontanément que l’homme est religieux. Nous sommes arrivés à une période de l’histoire où tout se passe comme si Dieu n’était plus aussi utile qu’hier, aussi explicatif, aussi nécessaire pour fonder la morale. Dieu n’est plus aussi à portée de main, sensible au cœur, ciment de communautés humaines. Tout se passe comme si là où on trouvait Dieu hier, de façon immédiate, familière, en en ayant besoin, en lui disant : “approche-toi, sois moi utile, rassure moi, cajole moi, console moi, soigne mes bobos”, tout cela qui pendant des siècles a bien fonctionné, est aujourd’hui en panne. Dieu n’est plus aussi proche, utile, immédiat.

Tous les comportements modernes sont déplacés. L’homme moderne ne compte plus d’abord sur un dieu pour les récoltes, la pluie ou le beau temps, pour l’organisation de l’existence... Il y a des machines, il y a des sciences, des techniques. Et ça semble réussir aussi bien, sinon mieux. Résultat : Dieu est mis au chômage !

D’où cela vient-il ? On voudrait faire porter le chapeau à ceux qu’on choisit comme suspects, les francs-maçons, les communistes etc. C’est plus compliqué. En fait, ce phénomène, ça fait 4 siècles que, petit à petit, se prépare ce qu’on appelle la modernité. L’homme moderne que nous essayons d’être, que nous gémissons d’être, ou tout simplement que nous sommes, est l’enfant d’une longue gestation. Tout cela s’est formé par alluvions successives, par expériences que les hommes ont faites. Il y a des chocs qu’on n’arrête pas de digérer. 

La première onde de choc survient au XVIe siècle. Elle est scientifique. Jusqu’alors on discutait, on étudiait, on raisonnait non pas pour comprendre les phénomènes physiques, mais pour prouver scientifiquement la vérité des théories d’Aristote. Galilée avait compris que la véritable science ne doit pas se contenter des hypothèses, mais tenter de les démontrer par expérience. Incompris, jalousé, il n’est pas suivi et il est même condamné par le Tribunal du Saint Office (1633). Giordano Bruno († 1600), Tomaso Campanella, autre philosophe et dominicain calabrais († 1639), ont payé cher leur émancipation par rapport à l’autorité de l’Église. Tous ces gens ont provoqué un bouleversement, parce que leurs expériences scientifiques leur ont permis de dire : “La nature, ce n’est pas d’abord une réalité qui doit s’examiner à partir de la religion, mais c’est l’homme qui doit devenir le maître de la nature.”

La seconde onde de choc, au XVIIe siècle, a été philosophique, avec Descartes (“Ne rien tenir pour vrai qui ne soit dicté par la raison, se rendre maître de la nature, comme de soi-même”). On assiste à la montée de l’esprit critique. Tout doit pouvoir se vérifier, y compris les choses religieuses. 

Le siècle suivant est marqué par les révolutions politiques, préparant la révolution française. Les théoriciens de la Révolution française, les encyclopédistes, tous ces gens voulaient changer le sens de la société, transformer les conceptions de l’autorité, de la dépendance. Ils mettaient donc Dieu en question (Voltaire, Montesquieu, Jaucourt etc.), comme Père, comme souverain, comme Tout-Puissant.

Au XIXe siècle apparaît la 4ème vague, avec les révolutions sociales (1848), les débuts des courants conjoints du socialisme, qui porte plus loin la montée de l’esprit critique, et va dans le sens de l’affirmation de soi, de la subjectivité, de la liberté de conscience, de la rationalité, de la maîtrise de toutes choses, de la distance prise par rapport à tout pouvoir, toute norme qui se présenterait comme transcendante. C’est le siècle de l’avènement du socialisme marxiste avec Proudhon (1809-1865) et Marx (1818-1883). 

La dernière onde choc est générée par la révolution anthropologique, qui groupe toutes les sciences psychologiques, particulièrement la psychanalyse de Freud, qui ont favorisé la prise de distance par rapport aux explications religieuses concernant la vie morale, les choix de conscience, l’usage de sa liberté personnelle.

Nous expérimentons aujourd’hui les conséquences de ce phénomène social important, qui marque une nouvelle étape de l’histoire.

 

Gérard LEROY, le 21 octobre 2015

 

(1) Charles Taylor, L’âge séculier, Seuil 2011.