Hommage à René Rémond

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Pour Maryline Lugosi, en partage amical 

  À l’heure où les croyants, dénigrés par la bouillie nihiliste-scientiste et post-moderne, à l’heure où les chrétiens sont la proie d’un antichristianisme français, radical, caricatural, agressif, et aussi haineux qu’inculte, il manque un porte-parole, un repère, un analyste, principalement dans les milieux universitaires et intellectuels. Ce repère, cet appui, cette intelligence debout au milieu des tempêtes de la société, et aussi ce conteur sur qui l’on pouvait compter, c’était René Rémond. Il manque. Il nous manque, et manque à l’intelligence chrétienne depuis plus de six ans. Toujours autant. 

 

Respecté, admiré, écouté de tous, il aura marqué son temps. Ce qui séduisait d’entrée chez cet Académicien, c’était la clarté de son propos, la limpidité de ses explications, au fil d’une analyse suffisamment pertinente pour que tout le monde s’accorde à dire que Rémond ne s’était que rarement trompé. Il décryptait tous les fanatismes à leur source, son analyse décortiquait, sa mémoire se souvenait, son discernement rejetait le superflu et permettait une synthèse exceptionnelle. Simple, il laissait à ses auditeurs la persuasion qu’ils s’en tiraient plus intelligents après l’avoir écouté qu’avant.

 

On entrait chez lui par trois portes : l’histoire —il a écrit, entre autres, une Histoire des droites en France qui fait référence—, la politique, et enfin l’Église. Il portait la conviction que la connaissance historique nous éloignait des passions. La politique, il la connaissait bien mieux que certains qui en font profession, et qui avouent, à regret, qu’à l’écouter on aurait évité pas mal d’écueils. En politique, l’Histoire nous apprend que nous véhiculons un énorme passé dont nous libérons la politique en en prenant conscience. “Moins on a de pratique historique, disait-il, plus on risque d’être possédé par l’héritage du passé et ses conflits”

 

L’Église a toujours été omniprésente dans son parcours intellectuel. Il l’aimait et goutait la paix qu’elle lui offrait. René Rémond avait la conviction que les chrétiens ne doivent pas se disposer d’emblée contre l’époque et contre la société, mais qu’ils doivent être dedans, actifs. Dans le monde et non hors du monde. Dans le monde sans être complices.

 

Cet homme était un ardent défenseur de la laïcité, du dialogue entre foi et raison. L’État est laïque, certes. La société ne l’est pas. En cela il rejoignait Paul Ricœur. Cependant, si les convictions religieuses doivent toujours pouvoir s’exprimer librement, ce droit incontestable ne peut s’exprimer que si les croyants s’impliquent dans la vie de la cité.

 

René Rémond manque à l’Église qui lui avait confié des recherches sur des sujets délicats, comme cette affaire Touvier que lui avait demandé d’éclaircir le Cardinal Decourtray, au risque de révéler des collaborations suspectes de certains couvents où s’était réfugié Touvier. Je me souviens d’un dîner avec le couple Rémond, qui comptera parmi les soirées que la providence vous offre le privilège de goûter, où René Rémond nous racontait ses vacances d’enfant, en famille dans sa Franche-Comté natale, aimant s’aventurer avec un bon copain, épuisette attachée au dos, pour une chasse aux papillons. Ce copain c’était... Paul Touvier lui-même, que Rémond retrouvait chaque été !

 

 

Ce maître de la nuance désarçonnait les journalistes simplistes en quête de scoop plus que de vérité. Chaque fois qu’il intervenait, sur un plateau de télévision, en causerie avec des lycéens, ou dans un amphi, il y avait de la distance et de la respectabilité qui s’installait.

 

Deux ans avant sa mort —il avait alors quatre-vingt-six ans— son emploi du temps programmé à la minute près, était celui d’un homme de quarante ans. Il n’y dérogeait jamais, à la différence des personnalités, artistiques, politiques ou autres... ce qui permettait à ceux qui l’invitaient d’être assurés de sa présence. 

 

Cet homme était aussi de ceux qui semaient la paix. Alain Duhamel disait de cet ancien Président de l’université de Paris X (Nanterre) qu’il avait été tout à la fois archiviste, arpenteur et juge de paix.

 

René Rémond n’a jamais délesté son travail universitaire de son souci de le transmettre. Ce Président de la Fondation nationale des sciences politiques n’a jamais été un mandarin, mais un professeur rare, habité du souci pédagogique. Certains de ses collègues sont allés jusqu’à dire que René Rémond avait su se faire notre “instituteur national”. 

 

 

Gérard LEROY, le 29 août 2013