Inch’Allah ن شاء الله

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À mon ami Ghaleb BENCHEIKH, à tous mes amis musulmans, et à tous ceux qui s’engagent dans le dialogue interreligieux au service de la paix  

   La tension religieuse s’avive. Elle n’est pas seulement à mettre au compte de la sécularisation grandissante, ni même à rapporter aux débats houleux autour du port du voile, à une falsification de la laïcité, au rejet de la construction des minarets en Suisse, ou encore à la suspension du projet de construction d’un centre culturel et d’une mosquée à deux pas du Ground Zéro à New York. Non. La discorde, les frictions, le climat trouble révèlent à la fois l’ignorance des religions, de leur histoire autant que de leurs dogmes, et des préjugés nourris par un racisme à peine camouflé.

Ici, en France, l’islamophobie gagne les esprits les plus paisibles, influencés par les commentaires plus ou moins fumeux sur ce que le journalistiquement correct appelle “le problème musulman”.

L’islam souffre des préjugés dont il pâtit. Et ceci en dépit des apports intellectuels de Mohammed Arkoun hier, de Ghaleb Bencheikh aujourd’hui, dont la sévérité critique à l’égard de la passivité de ses coreligionnaires n’a d’égale que la reconnaissance de la grandeur éteinte de l’islam médiéval.

Ils ont raison, ces intellectuels, auxquels se joignent Marta Nussbaum, Abdenour Bidar, Rachid Benzine et quelques autres, de dénoncer l’ignorance, les fantasmes, les haines dévastatrices. Comme ils ont tout autant raison de soulever les rigidités dogmatiques, le littéralisme fondamentaliste, l’obscurantisme, l’intolérance que parfois certains

laissent échapper.

Il y a de très mauvaises raisons de rejeter l’islam. Celles-ci, souvent, masquent mal un racisme qui ne fait plus honte. Mais toujours elles ignorent la richesse de cette civilisation abbasside que les Occidentaux n’ont jamais voulu considérer que comme un relais civilisationnel entre Rome et la modernité, s’aidant de faux préjugés sur l’incompatibilité de l’islam avec la modernité, jusqu’à confondre l’islam et le terrorisme, la religion musulmane avec une idéologie totalitaire.

Mais il y a cependant des raisons objectives d’être inquiet face à l’islam, et de suspendre son jugement à son égard. Il est, en effet, impératif que les musulmans se prononcent sur leurs perspectives et disent au monde si l’islam se donne pour mission de le conquérir, s’il rêve d’un avenir hégémonique. Ou si  l’islamisme n’est jamais que sa caricature, son ennemi absolu, son faux-frère infernal. Ce devrait être une tâche prioritaire pour tout musulman que de convaincre que l’hypothèse qui ferait peser sur l’humanité l’avènement d’une religion totalitaire est un fantasme occidental et non leur projet.

L’islam récolte aujourd’hui le fruit de sa négligence à se dire face à ses dérives. La société française compte une majorité de musulmans qui ont adopté ce pays, qui en font partie intégrante. Certains sont restés à l’écart des mouvements de la société qui les concernaient, et se sont retenus de dissiper eux-mêmes les préjugés et la défiance à leur égard. À se tenir muets ils se sont rendus, malgré eux, complices de l’intransigeance des revendications musulmanes radicales en faveur de leur visibilité religieuse, complices même des attaques radicales contre la laïcité à la française caricaturée en principe liberticide. Par leur maintien à distance, ils ont, consciemment ou inconsciemment, aidé à la confusion de la liberté authentique d’expression religieuse, respectueuse de l’environnement culturel et social, avec le déballage débridé de ses dérives. 

Tandis que se multiplient les associations en faveur du dialogue interreligieux, les problèmes intra-religieux subsistent, se durcissent, comme la gangrène qui continue à s’étendre parce qu’on ne veut pas la voir. L’islam s’exonèrera-t-il encore longtemps de son autocritique indispensable non seulement à la considération qui lui est accordée mais bien plus sûrement à sa survie.

Pour cela l’islam doit s’arracher à sa puissante pulsion régressive et se délester de ses vieux et persistants démons.

Inch’Allah

 

Gérard LEROY, le 3 décembre 2014