Interreligieux

Pierre Claverie, mort assassiné le 1er août 1996, béatifié le 8 décembre 2018.

Extrait de l’homélie qu’il a prononcée à Prouilhe le 23 juin 1996, 

   « Frères et Sœurs en saint Dominique,

(…) L’ordre dominicain, frères et sœurs, est né au cours d’une guerre, au cœur de ruptures —l’hérésie cathare, dans un lieu de fracture — entre le nord et le sud de la France, et au cours d'une croisade. Dominique a l’intuition de sa fondation et reçoit l’appel de Dieu dans un monde déchiré. Ce monde est d’ailleurs en mutation profonde. L’Europe passe de la féodalité aux communes, de la campagne aux villes. L’Église qui avait calqué ses institutions sur l’Empire puis sur la société féodale, est elle-même secouée par des mouvements de renouveau évangélique, simplicité, pauvreté, fraternité.

Le monde musulman est déjà là. Il encercle l’Europe par le sud, de l’Orient à l’Andalousie, et la pression religieuse, économique, politique, culturelle, intellectuelle qu’il exerce sur l’Europe est très forte. Croisades en Terre Sainte, Reconquista en Espagne, sont en cours pour tenter de desserrer l’étau. Décidément, contrairement à l’image reçue d’un Moyen-âge un peu stagnant, des siècles obscurs, il se passe beaucoup de choses en ces siècles-là.

Et dans ce contexte somme toute assez actuel, Dominique est d’abord un homme de miséricorde et de compassion. Miséricordieux, il est touché par les malheurs des temps. Le peuple est livré à la rapacité des seigneurs de la guerre et d’un clergé souvent corrompu ; il est aussi la proie facile des marchands d’illusion. Dominique, compatissant, partage réellement la souffrance et le malheur des autres. Il a une grande vénération pour la Croix. Il y voit l’amour de Dieu planté en terre, cœur et bras ouverts pour attirer l’humanité dans le sein de la miséricorde. Il y voit le sang versé par l’Agneau pour rétablir le pécheur dans la justice, dans la juste relation avec Dieu, avec les autres. Il y voit la souffrance de l’Innocent injustement condamné et abandonné, dont Dieu reste proche, au point de faire un avec lui. Dominique est souvent représenté en méditation devant la Croix, au pied de la Croix, debout, assis, incliné, agenouillé, prosterné, mains levées, mains jointes. À la source de sa vocation, à la source de la nôtre, il y a miséricorde, sollicitude, mais aussi la folie de Dieu plus sage que les hommes : un Messie crucifié, puissance de Dieu, sagesse de Dieu. 

Depuis le début du drame Algérien, on m’a souvent demandé :  « Que faites-vous là-bas ? Pourquoi est-ce que vous restez ? Secouez donc la poussière de vos sandales ! Rentrez chez vous ! »

Le consensus urgent pour une humanité plurielle

Pour Camille Tchéro, en hommage amical,

   En dépit du risque d’aboutir au relativisme et compromettre l’identité de chaque religion, la reconnaissance du pluralisme ne peut être que lucide. La portée anthropologique et morale  de  la pluralité religieuse peut nous aider à décrypter le contenu de l’humain véritable. La culture se doit d’être au service de l’humanisation de l’homme et d’une meilleure articulation entre ses déterminismes ethniques et les valeurs de l’esprit. Elle est en lien avec l’éthique et le religieux, et façonne une véritable civilisation. 

    En s’interrogeant sur l’identité culturelle de l’Europe, on se rend à l’évidence que la civilisation occidentale est impensable en dehors de l’héritage judéo-chrétien. En observant toutes les grandes civilisations, celles qui sont mortes et celles qui subsistent encore, on ne peut que remarquer l’imbrication de la culture et de la religion. Comment dissocier la culture indienne et l’appartenance à l’hindouisme ? Il n’y a pas de mot en Inde pour désigner une philosophie qui soit distincte de la lecture des grands textes fondateurs. Comment parler d’une culture de la négritude en faisant abstraction des religions traditionnelles africaines ? Comment distinguer l’islam comme religion et l’Islam comme civilisation arabo-musulmane ?

Où en est l’œcuménisme 500 ans après Luther

Pour Patrick Duprez, en hommage amical

   On a dit de Luther qu’il était... orgueilleux, dissimulateur, violent, sensuel. Cette réputation est encore en vigueur même chez des gens relativement cultivés. 

Point de vue polémique : du coup, on a cherché à discréditer l’adversaire, sans aucun esprit de dialogue, mais visant une victoire dialectique. 

Point de vue théologique : On peut rattacher les différences entre catholiques et protestants à une différence dans la façon de concevoir l’eucharistie et surtout sur le réalisme de l’Incarnation.

Point de vue historique : L’histoire a visé un résultat apologétique par voie de dénigrement. 

On ne peut traiter par le mépris ”l’événement capital de notre histoire qu’est encore et toujours Luther” (Nietzsche). On ne peut se dispenser d’un patient travail et du temps nécessaire pour parvenir à une communion et une fraternité de travail avec d’autres. 

Au regard de l’appel à réviser les grandes dissidences chrétiennes, et à se retrouver unanimes dans l’unité visible de l’Église apostolique, il y a l’exigence pour les catholiques de comprendre le Réformateur, les dissidences et leurs requêtes, son angoisse durant ses années monastiques et le sens de sa levée.

Si les catholiques redécouvrent le sens religieux de la Réforme, si les protestants se débarrassent du complexe anti-romain et redécouvrent le caractère évangélique de bien des choses catholiques, nous ouvrirons le couloir prometteur de la pacification et de la concorde.

Ré-examinons la révolte contre l’autorité de l’Église ;

Ré-examinons l’homme de la foi, de l’Écriture, attaché à la Révélation biblique.

Aujourd’hui, l’option à prendre n’est plus tant d’être protestant ou catholique, mais entre chrétien ou non chrétien.

 

Gérard LEROY, le 17 juin 2017

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