Introduction au phénomène sectaire en France

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Pour Agnès Delpuech, en hommage amical

   Dans une étude portant sur la religion et la démocratie, la sociologue Danièle Hervieu-Léger écrivait: “Les sociétés modernes vivent dans une condition d’incertitude structurelle qui remet continuellement en question les certitudes rationnelles forgées par le développement des connaissances. Elles sont contraintes de faire face au déficit de sens qui résulte de cette incertitude. Les sociétés modernes ne sont pas des sociétés “moins croyantes” que par le passé, mais au contraire des sociétés où le croire prolifère”. Cette prolifération du croire est portée par de nouveaux mouvement religieux qui protestent contre le non-sens (1). La sortie des religions dogmatiques jusque là porteuses de sens a été facilitée par la découverte d’autres modes de croire, favorisés par les vagues migratoires du XXe siècle.

Ces vagues migratoires ont véhiculé des coutumes étrangères, et éveillé la fascination pour les religions orientales. Dans le même temps, le christianisme et bien des sociétés initiatiques occidentales marquaient leur déclin. La contre-culture de la fin des années 60, ayant développé la critique de la civilisation occidentale, a rejeté les idéologies, et favorisé l’effondrement des grandes institutions religieuses. Les Occidentaux, attirés par de nouvelles spiritualités, ont alors cherché le gourou capable de répondre à leur soif spirituelle.

En même temps que l’aboutissement à la sécularisation générale, on a assisté à une réactivation des mouvements sectaires.

II) Les sectes aujourd’hui en France 
Aujourd’hui, les médias reviennent régulièrement sur l’église de scientologie, sur Raël, le Reiki, le satanisme etc. Selon le rapport de la MIVILUDES  (Mission Interministérielle de VIgilance et de LUtte contre les DErives Sectaires), près de 600 mouvements sectaires seraient établis en France contre 200 en 1995.

Dans son rapport annuel rendu au printemps 2010, la Miviludes s’est alarmée des néo-chamans et des nutritionnistes fantaisistes.

La quête d’un épanouissement, du développement personnel fait le bonheur des charlatans dont l’influence peut entraîner de graves troubles psychologiques et la rupture sociale, deux caractéristiques de la dérive sectaire.

La Mission ne remet pas en cause le pouvoir du chaman traditionnel, dont l’étymologie renvoie au mot “médecin”, en tant que le chaman dispose de techniques et d’une connaissance des plantes capable d’ “opérer” des transformations mentales et d’apaiser des douleurs physiques. Mais la Miviludes s'inquiète de l'action de gourous qui proposent un aller simple pour un voyage porté par des techniques ancestrales aidées par des stupéfiants ou des hallucinogènes comme le datura et la "sauge des devins" .

La Miviludes consacre un chapitre entier de son rapport à la nutrition auxquelles les sectes ont d’autant plus faclement recours que certains de ces régimes rejoignent une mode entretenue, cultivée par des médias qui promettent, avant chaque transhumance estivale, des records d’amincissement. Non contentes de prescrire des jeûnes drastiques ou un régime exclusivement végétalien pour les enfants, voire des stages associant le jeûne et la randonnée jusqu'à l'épuisement, nombre de ces sectes encouragent  l'abandon des médecines classiques, au profit de régimes censés guérir tous les maux, y compris le cancer.

Les techniques empruntent aux traditions orientales, les réinventant à loisir, les bricolant, avec une pincée de méditation, de soufisme, de tradition spirituelle occidentale, ajoutant une dose de psychanalyse vulgarisée. En France, on estime à 25 à 30% des psychothérapeutes ceux qui se sont auto-proclamés tels sans être passés par une formation reconnue, en dépit de  l’amendement de Bernard Accoyer voté en 2004, qui prévoyait un registre national de la profession; mais le décret d’application n’a pas encore été publié ! Chacun peut donc encore s’autoproclamer “psychothérapeute”  sans justification de diplôme. Cette situation laisse libre cours aux individus sans scrupules qui s’engouffrent dans ce créneau. L’argent, le pseudo-savoir et le pouvoir sont les moteurs des sectes et des dérives sectaires.

La MIVILUDES assure avoir reçu des témoignages inquiétants concernant ces médecines nouvelles, notamment d'Allemagne, assurant que “toutes” les maladies (cancers etc.) naissent de conflits psychologiques non résolus : il s’agit seulement de les décrypter pour guérir !

En France, le Chiffre d'Affaires des voyantes, des magnétiseurs, des guérisseurs, des désenvoûteurs en tout genre, dépasse le Chiffre d’Affaires des Médecins Généralistes ! Le seul marché des arts divinatoires dégageait un CA de 3, 2 milliards d’€ en 2001, selon le Ministère de l’Économie.

Du mouvement sectaire à la religion

Toute secte présente un caractère ambivalent. La secte semble être le véhicule de pensées naïves et de croyances superstitieuses sans raisonnement. Elle semble porter atteinte à l’intelligence et participer à la régression d’une société. Ses représentants sans scrupule s’apprêtent à exploiter et à abuser de la faiblesse des aspirants.

Le terme “secte”* (cf. secteur, section) s’accorde aux mouvements qui critiquent, s’écartent, et se scindent de l’orthodoxie religieuse d’un temps et d’un lieu. À leur origine, les religions comme le christianisme ont marqué leur distance par rapport à la culture environnante, et en cela on a pu les considérer comme  des sectes, jusqu’à leur “officialisialisation” (par Constantin, puis Théodose pour ce qui concerne le christianisme). La secte est perçue d’abord comme une hérésie. C’est alors qu’elle cherche à répandre sa pureté originelle à l’ensemble de la société considérée pécheresse (cf les vaudois, les “bonshommes” cathares, la pataria milanaise, les béguards et béguines, aujourd’hui les talibans). Dans tous les cas ces gens endoctrinent, menacent l’ordre social, créent des schismes, s’isolent.

Fragilités vulnérables à l’appel sectaire

Le malaise d’un individu ou l’opposition systématique à l’autorité parentale ou institutionnelle ne définissent pas l’appartenance sectaire, ni la tendance à la mélancolie, ni le repli sur soi, ni même la vision de films d’épouvante, ni la tenue vestimentaire provocatrice, les scarifications, les tatouages, ou les piercings.

Mais où il y a lieu de porter son attention c’est quand tout cela est accumulé et accompagné de la rupture avec les proches et de l’altération soudaine du caractère marqué par l’agressivité soudaine et inhabituelle. Comment réagir ? Favoriser le dialogue, poser des interdits, proposer un idéal réaliste et réalisable.

L’un des aspects d’une partie de la jeunesse en quête d’identité, qui ressent l’exclusion, c’est l’apologie du mal absolu, dont l’expression puise souvent dans des représentations mortuaires. C’est là un des signes du nihilisme contemporain cultivé par ce mouvement qu’on appelle gothique.

Les premières dérives
L'une de ces dérives bien connues est désignée du mot "gothisme". C’est un mouvement qui puise ses racines dans le roman gothique, le roman d’épouvante dont l’action se situe dans l’Angleterre médiévale. Le gothisme s’appuie sur le diable (“diable” = “séparer”). Soutenus par ce mouvement, des adolescents en viennent à se séparer violemment de leur structure familiale.

Comment ça se passe ? D’abord par une opération de séduction sur des jeunes en quête d’identité, qui adoptent les codes des leaders ou de la communauté qu’ils veulent rejoindre. On connaît ces codes : la fumette, l’habit noir, la vision passionnée de fictions sanglantes, les scarifications, les bijoux dits “sataniques”. À cela peuvent s’ajouter des gestes aggravants, comme l’inhalation de vasodilatateurs (poppers) jusqu’à atteindre l’euphorie, l’absorption d’ether,  la consommation d’amphétamines, de produits hallucinogènes, de la coke ou de l’extasy consommée dans des rave party, ou des boîtes de nuit.

Du point de vue des principes les gothiques se déclarent antireligieux, convaincus que Satan les rend plus forts. Ils méprisent les faibles, sacrifient des animaux. Ils aiment aussi frapper, et même se faire mal. Ils sympathisent avec des racistes, des anarchistes, écoutent de la musique néonazie, ou punk.

Le spiritisme est un autre mouvement. Il prétend avoir affaire au “monde des esprits” avec lesquels les adeptes cherchent à entrer en relation.

Comment ça se passe ? Les nouveaux séduits glissent progressivement vers le désir de communication avec les défunts, principalement ceux de leur famille, par le biais des tabourets; ils sont attirés par les mystères de “l’au-delà”, l’hypnose, la réincarnation, le bouddhisme, etc. L’ésotérisme tend à prendre des formes  douces, traduisant toujours une réponse aux quêtes de bonheur, de bien-être, de plaisir sensuel. Ce qui est un véritable et juteux marché !

Quant à la voyance, qu'on rapatrie dans les "arts divinatoires", elle touche tous les milieux (souvenons-nous du service de l’astrologue Élisabeth Tessier à François Mitterrand). Sera-t-on réélu ? Aura-t-on son examen ? Trouvera-t-on un job ?
Les praticiens prétendent dévoiler le passé, le présent et l’avenir grâce aux cartes (cartomancie), à l’interprétation des rêves ou à la lecture des lignes de la main (chiromancie).

De nombreux ouvrages ésotériques ne manquent pas d'nfluence en annonçant l’accès possible, grâce à l’initiation et à l’intuition transmise par un “sage”, la face cachée du monde. On est en plein remake de la gnose ! Tout peut servir à deviner son destin caché, dit l’incantatoire P. Coelho. Il y a là une forme de banalisation de la magie et de l’occultisme, en tout cas une exploitation d’esprits faibles et naïfs.

Les consultations coûtent, en argent, en temps, en aliénation de liberté. La peur du lendemain accroît l’inquiétude, renforce le désir de connaître ce qui peut arriver. L’angoisse s’amplifie. La quête devient obsédante. La potion magique devient addiction intoxicante.

Tout cela se termine parfois en psychiatrie...

 

Gérard LEROY, le 23 décembre 2010

  1. cf. D. Hervieu-Léger, Identités religieuses en Europe, La Découverte, p. 285