Isaïe : l'homme, le livre, la prophétie bouleversante (1)

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Pour Monique, pour Yves, avec amitié

 

Commençons par l'histoire de ce jeune berger qui, par une fin d'après-midi d'été 1947, tout près de la Mer Morte, se met à la recherche d’une de ses chèvres égarée. Il se lasse, s’assied, lance quelques cailloux vers une cavité de la paroi rocheuse. Au bruit qu’il entend il croit avoir cassé de la vaisselle ! Inquiet, Mohammed ed-Dhib va quérir un sien cousin. Tous deux s’engouffrent dans la grotte. Il n’y a pas de quoi être effrayé : seules quelques jarres jonchent le sol. Vides. Sauf une, qui contient trois rouleaux de cuir, avec des gribouillages. Ils découvrent encore d’autres rouleaux, qu’ils portent au cordonnier de Bethléem. La trouvaille intéresse. Le cordonnier remet les rouleaux à un métropolite de Jérusalem. L’Université hébraïque se préoccupe de négocier l’achat des rouleaux. Les archéologues se mobilisent. L’affaire sent le pactole.

 Pour le P. de Vaux, Directeur de l'École Biblique et Archéologique de Jérusalem, la production des manuscrits trouvés est entièrement le fait des esséniens. D'autre part, tous les textes ne sont pas bibliques.
 

Les grottes livrent une à une leurs fragments de manuscrits : la règle de la communauté qui résidait là depuis plus d’un siècle av J.-C., un commentaire araméen des quinze premiers chapitres de la Genèse, un manuscrit d’Ézéchiel, un rouleau des Psaumes, un commentaire araméen du livre de Job. S’ajoutent à cela le rouleau du Temple, présentant une description du Temple de Jérusalem, les règles de pureté rituelle à Qumrân, les offrandes à l’occasion des fêtes, et les statuts du roi et de l’armée. Quelle manne ! Qui délivre par-dessus le marché le rouleau du Livre d’Isaïe, bande de plus de 7 mètres de long, parfaitement conservée selon les spécialistes.
 

Le Livre d’Isaïe

On a sous les yeux un livre qui, en plus des difficultés d’interprétation qu’on y rencontre, se complique par la diversité de ses rédacteurs. Dès le XVIIIe siècle deux spécialistes, un américain et un allemand, ont démontré qu’une première partie avait bien été écrite par le prophète Isaïe. Ce sont les chapitres 1 à 23, puis les chapitres 28 à 33, auxquelles des insertions post-exiliques sont venues s’ajouter, ainsi les chapitres 24 à 27, 34 à 39. Les chapitres 40 à 55 datent de la fin de l’exil et constituent la partie du livre appelé “le second Isaïe”, ou encore le "deutéro Isaïe". L’évocation de la communauté revenue en Palestine après la libération prononcée par Cyrus est le fait de la deuxième partie, “le second Isaïe”.

Isaïe, le personnage

En français, les protestants ont coutume de prononcer et d'écrire Ésaïe alors que les juifs, les catholiques et les orthodoxes utilisent plus volontiers la forme Isaïe, correspondant au nom Ishaiah dans le texte hébreu. On considère Isaïe parmi les grands prophètes du fait de la précision de ses prédictions sur la venue du Messie.

 

Cet aristocrate, discret, est un intellectuel, un théologien, le témoin le plus remarqué d’un courant de réflexion théologique, qui n’a pas “pignon sur rue” car c’est un classique, pas un original. Il est réservé, aux antipodes de l’exubérant Ézéchiel. Il n’est pas préoccupé par son propre destin. Ce qu’il voit, c’est le monde, intensément, poétiquement. Sa puissance créatrice rejaillit à travers des disciples qui, deux siècles après lui, ajouteront à son Livre leur expérience de l’Exil (Is 40 à 55).

 

Isaïe a des relations dans les milieux gouvernementaux. D’ailleurs il interpelle avec vivacité des haut-fonctionnaires (cf 22, 16-19). Il s’adresse même au roi. Il fréquente sa classe d’origine. Habitant de Jérusalem il aime sa cité vivante. Il connaît le dessein de Dieu sur cette cité unique dont il ne saurait envisager la chute.

Isaïe commence sa prophétie à Jérusalem vers 740, dix ans après le début de la prophétie d’Osée. Isaïe prêche donc en Juda, sous les règnes successifs de Jotham (740-736), de Achaz (736-716) et d’Ézéchias (716-687). Il est contemporain de la réddition de Damas (732), de celle de Samarie (721), de la menace assyrienne contre Jérusalem qui n’aboutira pas.

Vers 740 le prophète témoigne avec l’imagerie qui lui est propre, de son expérience au Temple de Jérusalem : Il a vu le Seigneur ! il raconte son expérience, citant au passage les objets du sanctuaire ce qui nous permet de découvrir un peu de mobilier et les accessoires du Temple : le trône, les séraphins, la fumée, la braise, l’autel etc.
 

Le récit d’Isaïe parle d’un Dieu transcendant, qu’on ne peut atteindre, mais dont pourtant la proximité est écrasante. Il insiste sur la sainteté de Dieu, sur l’extension à toute la terre de sa gloire. Isaïe reconnaît la mission confiée à ce peuple pécheur dont il se montre solidaire.

 

Les thèmes théologiques développés par le prophète
 

Retenons que les trois centres d’intérêt d’Isaïe sont : la cité de Jérusalem, le Temple, la dynastie royale.
 

1) Le Dieu Saint

Isaïe insiste sur la sainteté de Dieu. Tentons de saisir le concept de sainteté. Il est attribué à une réalité séparée, mise à part, à cause de sa force qui la rend redoutable. Elle est pourtant parfois accessible (ainsi s’est-elle rendue à Moïse). La sainteté de Dieu est synonyme de transcendance, d’éloignement, et en même temps de proximité. De fait, la sainteté de Dieu est si engagée par le comportement du peuple que c’est ce comportement qui garantit l’intervention divine (cf. Amos, 2, 7) ou son geste de miséricorde (cf. Osée, 11, 9).
 

Isaïe sait que le Saint est en communication avec les hommes. Il est convaincu que Dieu parlera le premier, le Dieu très haut, redoutable, terrifiant, s’est fait tout proche, “Dieu avec nous”, entré en relation avec son peuple.

Avec “tout le peuple” ? Non pas. Avec le “Reste”.

2) Les premiers messages entre 740 et 735

Les versets 2, 6-22 montrent un Isaïe inquiet de voir la maison de Jacob (Israël, au nord) tellement avide de secours humains : devins, magiciens, or, argent, chevaux et chars. Toutes ces choses expriment la volonté de puissance qui est en l’homme (v. 12 à 16) et qui l’entraîne à adorer l’ouvrage fait de sa main. Un jour, ce sera le Jour de Yahvé. L’homme sera seul devant sa majesté. Aucun des biens qu’il adore ne lui sera du moindre secours.
 

3) Entre 735 et 732

 

La menace assyrienne se fait plus pressante. Isaïe intervient afin de modifier l’orientation politique du royaume. En vain. Isaïe proclame des oracles qui visent Damas (17, 1-3). La destruction de Damas affaiblira le royaume d’Israël qui s’était laissé séduire par l’apparente puissance de Damas (17, 4-6). Isaïe lance cependant un appel à l’espérance au moment où les rois coalisés de Damas et de Samarie veulent contraindre Achaz de Jérusalem à s’associer au soulèvement anti-assyrien. Juda est envahi à la suite du refus d’Achaz. Celui-ci immole son fils aux idoles (2 R, 16, 3), n’attendant plus que des seules divinités le salut du royaume, avant d’appeler à l’aide Teglat-Phalassar III qui va fondre sur Damas et déporter la population.
 

Isaïe intervient. Et proclame qu’en ce temps de cruelle nécessité, Dieu, une fois de plus,”est avec” son peuple : Emmanuel, Dieu est avec nous. Cette présence requiert l’adhésion confiante du peuple (7, 9b). Sans croyance, sans confiance en Yahvé, pas de subsistance. C’est en quelque sorte le slogan (cf. 8, 13; 28, 16; 30, 15). Il faut miser sur Dieu. Et sur Dieu seul. Le péché du monde, c’est d’oublier Dieu, de s’en passer. Le mal qui ronge et désagrège le monde est lié à ce péché “originel” qui consiste à attribuer à l’homme la puissance indépendante de Celui qui la détient et la lui transmet.
 

Par quoi se manifestera de façon irrécusable la présence de Dieu “avec son peuple”? Isaïe donne un signe. La dynastie est en danger : la dynastie sera sauvée. Dieu a promis qu’il maintiendrait la descendance du roi. Isaïe va soutenir le trône judéen affaibli par la coalition. Dieu l’a promis et la promesse reste dans toutes les mémoires (cf. 2 S 7).
 

Les oracles d’Isaïe stimulent l’espérance d’Israël, obligeant le peuple à reconnaître qu’aucun de ses rois n’a réalisé la totalité des promesses et de ses espoirs. Isaïe sera entraîné vers l’attente du roi ultime dont la perfection correspondra enfin à la lettre des prophéties. Isaïe développe la conception qu’il se fait de ce roi attendu (9, 1-6; 11, 1-2 ss). La description qui suit  emprunte à l’imagerie mythique, et au vocabulaire des scribes de cour, à la mode depuis Salomon.
 

4) Autour de la prise de Samarie (722/721)

Au moment où Samarie est menacée Isaïe prend la parole pour condamner ces “refuges”, ces “abris” humains recherchés par les politiciens (“écoutez donc la parole du Seigneur vous les railleurs qui gouvernez ce peuple à Jérusalem”, 28, 14). Les prêtres et les faux-prophètes se moquent d’Isaïe (“Que veut-il nous enseigner, à qui s’adresse-t-il ? À des enfants ? À des bébés qui viennent  de quitter la mamelle ?”, 28, 9 ss). Au beau milieu des menaces qui pèsent sur ce peuple, Isaïe annonce qu’une “pierre précieuse”, dite angulaire, sera dans Sion le témoin d’un salut pour tous les croyants.
 

5) Après la chute de Samarie

On connaît les événements qui occupent la scène internationale : Sargon II, l’assyrien, s’oppose à l’Égypte qui organise le soulèvement des royaumes de Juda, Moab, Edom (Is 18), La répression par Sargon II, en 711, entraîne l’annexion de deux provinces à l'empire assyrien (Is 20), la déportation de la population, et l’écrasement des provinces syriennes qui se sont soulevées, soutenues par l'Égypte (le récit qu’a fait Sargon de l’une de ses campagnes est actuellement conservé au Louvre).
 

En 710, Sargon est accueilli en libérateur par les Babyloniens. Il en devient le roi en 710.
 

À la mort du roi Sargon II, en 705, les révoltes éclatent de toutes parts. C’est alors qu’Isaïe tente d’empêcher Juda de tomber dans le jeu des alliances avec les étrangers et lance des accusations contre les politiciens du royaume. Mais il ne s’agit pas seulement de critiquer une politique, il s’agit de contester une prétention humaine qui s’oriente vers une indépendance totale vis à vis de l’unique sage, Yahvé.
 

La campagne de Sennacherib (701)

En dépit des pressions exercées par Isaïe, le roi de Juda, Ézéchias, accepte les propositions égyptiennes. On a beau fortifier Jérusalem la menace assyrienne ne se fait pas attendre. Sennacherib encercle Jérusalem puis... l’abandonne aussitôt. Selon 2 R 18, 14-16, le roi Ézéchias avait accepté de payer un lourd tribu. Est-ce la seule explication ? Ou le résultat d’une intervention de Yahvé ?
 

Les oracles d’Isaïe qui proviennent de cette époque attestent l’effort de réflexion accompli par ce prophète pour comprendre l’histoire de son temps, déceler la volonté divine et le plan de Dieu. Il en ressort une théologie de l’histoire : la guerre est la punition du péché. Les païens s’attribuant à eux-mêmes leurs succès, méritent la condamnation. Isaïe avait compris qu’il ne subsisterait qu’un Reste formé de rares croyants qui écoutaient sa parole (8, 12-23). Le Reste sera constitué des pauvres réfugiés en Sion (29, 18-24). Ce Reste sera regroupé autour de celui que Dieu a placé, telle une pierre précieuse, dans Jérusalem, et qu’il maintient indéfectiblement : le roi, l’oint, le messie.
 

Conclusion

Si “le Seigneur parlait à Moïse face à face” comme il est dit dans le livre de l’Exode (33, 11), Isaïe, lui, déclare qu’il a “vu le Seigneur” (Is 6, 1). On ignore le nom du rédacteur qui a relaté la rencontre de Moïse, en revanche c’est Isaïe en personne qui parle de son expérience. Nous avons donc affaire à un témoignage. Ce prophète a vu le Seigneur !
 

Rappelons les trois centres de préoccupation d’Isaïe : la cité de Jérusalem, le Temple, la dynastie royale. Quand il voit le Seigneur, c’est en plein milieu de la Cité, dans le Temple (6, 1 et 5). Il reçoit sa mission comme un sujet reçoit la sienne d’un monarque. “Qui enverrai-je” dit Dieu. “Me voici” répond Isaïe. “Va”, dit Dieu.
 

Lors de l’envoi en mission, vers l’an 740, Isaïe voyait Dieu, il assistait alors à la liturgie d’en haut, entendant le chant des “Seraphim” (“flamboyant”, ange de feu). Notons au passage que nous reprenons la louange des Seraphim dans la liturgie, au moment du Sanctus (“Saint, Saint, Saint le Seigneur"). Le feu envahit, pour détruire, purifier ou réchauffer. Nul ne touche ni le feu ni Dieu. L’ange a pris ce feu sur l’autel avec des pinces pour toucher les lèvres du prophète, homme aux lèvres impures, pécheur purifié par le feu.
 

Tout au long de sa prédication Isaïe a parlé vrai. C’est le propre des prophètes. Il dénonce le rembourrage religieux (Is 1, 10-20), les parures (3, 16ss), l’insatiable convoitise (5, 8-25),  C’est en tant qu’envoyé par le Roi du Ciel qu’il s’adresse au roi de Jérusalem, capitale davidique de Juda, du royaume du sud. Alors que les rois de Damas et de Samarie se liguent contre Akhaz qui a refusé son soutien dans la lutte contre les Assyriens, le message d’Isaïe est l’appel à croire (7, 9). “Croire” en hébreu vient d’une racine qui signifie “tenir bon”. Au cœur des tensions et à la veille de la guerre, le prophète invite à l’apaisement. Le symbole qu’il choisit pour exprimer la douceur c’est le ruisseau de Siloé qui coule le long des remparts.
 

Isaïe annonce au roi un signe, celui de l’Emmanuel, la vie. Sous quelle forme ? Un bébé ! Un bébé qui serait, qui sera, l’incarnation de toute promesse (7, 10-14). “Les deux rois qui te menacent”, dit en quelque sorte Isaïe à Akhaz, perdront sur terre. Israël souffrira; ses vignes seront déracinées. Mais l’enfant et son peuple seront nourris de crème et de miel (Is 7, 10-25).
 

Achaz peut-il saisir comment un bébé lui portera secours ? D’où viendra cet enfant ? Que signifie pour le roi “la jeune femme est enceinte” (7, 14). La naissance de l’enfant est associée à la fin des guerres (9, 3-6), à une justice qui respecte les faibles (11, 3-5). Les animaux qui s’entre-dévorent (symboles des belligérants) se réconcilieront autour de cet enfant. L’enfant est la vie, plus fort que la mort. Le trône de David sera affermi par un rameau (symbole encore de la réconciliation) qui sortira de la bouche de Jessé, père de David (11, 1).

 

L’image du serviteur souffrant apparaîtra dans le second Isaïe, rédigé au temps de l’exil.

Le titre de Serviteur est connu de la tradition. L’antiquité païenne en use pour désigner ses rois en chacun desquels  elle voit le serviteur des dieux. Ainsi Nabuchodonosor, serviteur de Shamash, Cyrus serviteur de Mardouk. Le mot “serviteur” est donc un titre royal et le roi David est bien nommé serviteur de Dieu en 2 S, 7. Dans une littérature plus tardive, Ézéchiel désigne Israël comme serviteur.
 

Dans ce second livre d’Isaïe, le Serviteur apparaît comme un personnage mystérieux, favori de Yahvé qui a répandu sur lui son esprit (42, 1). Ce personnage est l’instrument de l’alliance définitive (42, 6), la lumière des nations (49, 6). Un sens rédempteur est reconnu à ses souffrances (53, 5).
 

Alors, qui est ce personnage ? Un héros du passé ? Moïse, Jérémie ? Un contemporain ? Un personnage futur ? Finalement ne serait-ce pas le Messie attendu ? La physionomie du Serviteur “dépasse l’horizon immédiat et engage l’avenir eschatologique et messianique.
 

De fait, les prophéties annoncées dans le second livre, le deutéro-Isaïe, ne s’accompliront qu’au moment où le Serviteur messianique, Jésus-Christ, associé à un peuple nouveau, l’Église, réalisera la médiation du salut (cf. Is 42, 6 et Lc 2, 32).
 

 

Gérard LEROY, le 26 janvier 2010

  1. cf. G. LEROY, Des matriarches et de quelques prophètes de l'Ancien Testament, L'Harmattan, p. 65