Jérémie, dernier prophète avant la chute d'Israël (1)

Version imprimableSend by email

Pour Monique Brémont, avec ma toute amicale gratitude

   “Avant de te façonner dans le ventre de ta mère, je te connaissais; avant que tu ne sortes de son ventre, je t’ai consacré, je fais de toi un prophète pour les nations” (Jr 1, 5). C'est ainsi qu'est annoncé le prophète Jérémie au commencement de son livre. Sa prédication qui commence en 626 se poursuit jusqu'à l'année de la déportation en 587. Pas moins de cinq rois se succèderont pendant cette période; deux d’entre eux passent inaperçus, au contraire des trois autres : Josias, Joiaquim, et Sédecias.

Le livre de Jérémie, comprend un important noyau de textes du prophète lui-même, développés, complétés et réorganisés par ses disciples, dont Baruch, son secrétaire, dut y prendre une bonne part.

Le texte grec de la Septante qu'on lit aujourd'hui, plus court que le texte massorétique, atteste de la simplification des écrits  jérémiens découverts dans la grotte 4 de Qumran. L'ouvrage comprend des éléments biographiques qui doivent provenir de Baruch, lequel était semble-t-il préoccupé d’écrire les souvenirs qu’il avait gardés de la vie de son maître. Des copies de ce texte commencent à circuler du temps du prophète entre Babylone et la Palestine, les échanges étant fréquents entre Jérusalem et les déportés, peut-être aussi l’Égypte, où Baruch accompagnera Jérémie au moment de la débâcle de Jérusalem.

C’est en tout cas à Babylone que le livre dut être complété.

 Le personnage de Jérémie

L'homme est né en 645, à Ananot, à environ 6 km au nord de Jérusalem. Jérémie tire de son origine rurale le goût de la nature. L’absence d’oiseaux traversant le ciel, ou le silence de la meule arrêtée lui suffisent pour y voir le signe d’une intervention sévère de Dieu. Ce n'est pas que Jérémie aperçoit Dieu partout. C'est qu'il est totalement convaincu que Dieu est présent dans la vie d'Israël. Le garçon est sensible et délicat, peu exubérant, à la manière de son prédécesseur Isaïe. Mais “Jérémie est un pilier, une place forte, un rempart de bronze” (1, 18-19). Avec lui nous avons affaire à un nouveau type d’homme, qui porte un regard nouveau sur l'humanité, justifiant l’intérêt que porte son entourage à ses oracles, ou même les vicissitudes qu’il subit.

 Le prophète au temps de Josias (626-609)

Après les règnes peu glorieux de Manassé et d’Amon l’arrivée au trône de Josias réjouit tout le monde et surtout les yahvistes, fidèles au Dieu unique révélé à Moïse. Le jeune roi pouvait ajouter à sa gloire une partielle reconquête du Nord et du coup commençait-on à espérer de retrouver l’ère glorieuse et bénie des rois David et Salomon, avant la séparation des royaumes et la conquête des Assyriens.

Jérémie est appelé “prophète des nations” (1, 6; 6, 18). Il doit en effet définir le sens d’une histoire, centrée sur Israël, engageant tous les peuples du monde. Sa mission de “prophète des nations” annonce la perdition du monde présent, et la naissance d’une communauté renouvelée.

De 626 à 622 sa prédication reprend les thèmes développés par Isaïe et Osée. On y retrouve la relation conjugale de Yahvé et d’Israël, l’adhésion de tout le peuple à Yahvé, l’évocation de la prostitution de l’infidèle Israël. Il est question d’alliances avec l’étranger, du culte païen et du châtiment qui s’ensuivra.

En 622  Jérémie quitte Ananot pour Jérusalem.

En ces temps-là les juifs se réfèrent au Deutéronome comme si ce livre était le seul à contenir toute la Loi. On enseignait que la fidélité à la loi assure une longue vie. La Loi est conservée dans l’Arche qui trône dans le Temple. Le Grand Prêtre vient de découvrir une copie du livre de la Loi (cf. 2R), qu’on a coutume de réduire au Deutéronome, le dernier livre du Pentateuque. Josias s’appuie sur la Loi. Il s’en justifie pour s’attaquer aux cultes des idoles, supprimer les prêtres qui sacrifiaient un culte à Baal, au soleil, à la lune et à tout ce qui bouge. Il fait démolir les demeures des hiérodules (prostituées sacrées) qu’on avait édifiées dans le Temple de Yahvé. Bref, Josias entend réformer la religion juive, et la purifier de toute tentative païenne (2R 23, 4). (1)

Ce roi apparaît donc comme le restaurateur du monothéisme hébraïque qui bat de l’aile, imposant une vision de Yahvé comme Dieu unique, et non plus seulement comme un dieu des israélites.

Le Deutéronome place le salut au terme de l’obéissance à la Loi révélée, or Jérémie prévoit que tout cela disparaîtra, et l’Arche qui contient les tables de la Loi (3, 16) et le Temple qui abrite l’Arche. Jérémie est de plus en plus convaincu que seule une intervention de Yahvé peut purifier le fond corrompu du cœur d’Israël.

Après 622, le roi Josias étend son pouvoir sur l’ancien royaume du nord (cf. 2R 23,19). On se prend à espérer au retour de l’unité des deux anciens royaumes. Jérémie en est tout heureux et il en rend grâces (30, 1 - 31, 24). Le malheur de Juda est encore annoncé, par des insertions effectuées plus tard pendant l’exil. Jérémie, lui, annonce déjà la libération de la captivité, le retour sur une terre restaurée, rétablie dans l’abondance. Il annonce la constitution d’un royaume réunifié, gouverné par un chef agréé par Yahvé (on est encore dans les années 620, trente ans avant la déportation).

En 609 Josias meurt. Voilà que celui qui avait toute la confiance des fidèles yahvistes est tué, par un pharaon égyptien, un dénommé Psammétique, roi de la XXVIe dynastie.

Tout se passe comme si la mort de Josias constituait un tournant dans l’idée que l’on se faisait de l’histoire.

Les prophètes adversaires de Jérémie tenaient fermement l’idée d’une promesse inconditionnelle donnée par Dieu. Mais ils ne faisaient pas sentir au peuple les exigences de ce même Dieu, justement lorsque ce peuple, et surtout les grands, bafouaient ouvertement le décalogue, la Loi fondamentale reçue jadis par Moïse.

 Yoyaqîm succède à Josias (609-598)

Ce souverain a été établi par Pharaon. Yoyaqîm est un despote, moins soucieux de justice que de faste et de frasques, et surtout quelqu’un prêt à rétablir les cultes païens.

C’est à ce moment-là que Jérémie rappelle avec solennité la destruction prochaine du Temple. Annonce scandaleuse pour les Jérusalémites qui croient leur cité inviolable. Pourtant, sur Jérusalem plane le mot d'ordre qui sied à la période des soldes : “Tout doit disparaître !” : royauté, richesses, croyances traditionnelles (7, 3-10), culte, sagesse et Loi, prêtres et prophètes (8, 8; 8, 10-12), tout. Tout cela sera ôté de la vie d’Israël. Doivent cependant demeurer : l’intelligence et la connaissance de Yahvé (9, 22-23).

Au cours de cette période sont rédigées Les confessions de Jérémie (11, 18-20; 15, 10-18 etc.)

Ce qu'il faut retenir du ton plaintif du prophète c'est qu'il a su dire le drame religieux dont il s’était senti l’acteur blessé. En effet, tout est né de l’opposition que Jérémie découvre entre les tendances intimes de sa nature et le comportement qui lui est imposé par l’époque et plus encore par sa mission. Il est disposé à regarder le monde avec une fraternelle sympathie. Il cherche à percevoir dans l’harmonie paisible du monde le reflet de la sagesse de Dieu (17, 5-8).  C’est la violence de ce temps qui déclenche la prédication de Jérémie annonçant la ruine des certitudes et du reste.

Au cœur de ce drame, jaillit une lumière, humble et pure, celle d’une foi réduite à l’essentiel : la foi en une présence. Cette foi force notre homme à annoncer qu’au sein même de l’abîme qui engloutit le peuple, persiste toujours l’espoir du salut.

En 605 une défaite égyptienne marque la suprématie de Babylone (2). L’ennemi a envahi les campagnes palestiniennes (9, 9-21). Encore une fois —et c’est une manie des prophètes—, Jérémie déclare que seule la conversion peut éviter le jugement de Dieu. Israël s’est laissé corrompre par l’idôlatrie. Sans le repentir du roi,sans un retournement de sa politique, c’est l’exil qui est promis au peuple (13, 25-27).

En 598 Yoyaqîm meurt. Il est remplacé par son fils, Konyahou, dépeint avec ironie par Jérémie. C'est alors que Nabuchodonosor assiège Jérusalem. Konyahou se soumet, puis est envoyé en exil avec dix mille autres déportés. Konyahou est remplacé au trône par son oncle, Sédécias, établi par Nabuchodonosor en personne.

 Sous le règne de Sédécias (597-587)

Ce roi est marqué par un nationalisme exacerbé. Une ligue anti-babylonienne est alors constituée, qui trouve le renfort des Égyptiens. Jérémie s’oppose à ce soutien, convaincu que l’Égypte ne peut être d’aucun secours (37, 7) et qui plus est s’inscrit dans un plan qui contrarie le dessein de Dieu.

En 593, toute la région est contrainte de se soumettre à la puissance du roi de Babylone. Tout le monde y passera, même de force quand il le faudra, quoi qu’en disent les “prophètes”. Les “prophètes” seront toujours parmi les principaux adversaires du vrai prophète Jérémie. Ce conflit se présente comme l’une des principales clés de lecture de la vocation de Jérémie et de son destin.

En 587, les combats se multiplient autour de la cité de Jérusalem. La chute de la ville est certaine. Le roi et les habitants vont être livrés au vainqueur. Que faire ? Deux voies s’offrent à la population de Jérusalem, celle de la vie qui oblige à la reddition, ou la poursuite de la résistance qui conduit à coup sûr à la mort (21, 4-10). Les adversaires de Jérémie, trompés par leurs prophètes, haranguent le peuple pour qu’il résiste. Pour Jérémie, cette résistance n’est qu’un palliatif, une évasion. Le salut n’est ni dans la bravoure, ni dans la diplomatie. N’attendre de rien le salut, si ce n’est de Dieu : voilà le message de Jérémie.

Un vague mouvement des armées égyptiennes n’y fera rien.

 

Gérard LEROY, le 29 avril 2010

  1.  cf. Des matriarches et de quelques prophètes de l'Ancien Testament, L(Harmattan, p. 75
  2. Les juifs payent des impôts. Depuis Salomon.
    À ces impôts s’ajoute l’impôt du Temple, pour l’entretien du Temple et la rémunération du service des prêtres. Pilate voulut construire un aqueduc et en financer la construction en réquisitionnant les fonds déposés par les juifs dans le trésor du temps ! Tollé !
    Un culte lui était rendu dans le temple de Jérusalem à Asherah, qu'une ostraca du VIIIe siècle découverte dans le Sinaï identifie comme assistante de Yahvé. Elle porte en effet  l'inscription « Je vous ai bénis par YHWH notre gardien et Son  Asherah». Ashera est la version cananéenne d’une déesse du Moyen-Orient, akkadienne ou hittite. Josias  ordonna de retirer du sanctuaire de Yahvé les objets de culte servant à honorer cette déesse.
  3. C'est la bataille de Karkémish relatée en Jr 46, 2-12.