L’Europe, fille de Jérusalem

Version imprimableSend by email

Extrait de la conférence publique prononcée le 19 mai dernier à l'École des Psychologues praticiens de Lyon, par Gérard LEROY

  Le préambule du projet de Constitution européenne sur lequel nous avons eu à nous prononcer en 2005, déclarait que l’identité de l’Europe se fonde sur des “héritages culturels, religieux et humanistes”.

Quand on veut se présenter à quelqu’un, on parle de soi au présent, puis d’où l’on vient. Sans étaler son arbre généalogique on en arrive à évoquer ses parents. Même si les relations avec ses parents sont parfois tendues, cela ne justifie pas qu'on taise ses parents. Si l’Europe veut se présenter elle ne peut prétendre rendre compte d’elle en occultant une partie de ses parents.

L’Europe, au delà de ses héritages culturels et socio-politiques, des acquis irréversibles de la modernité, hérite encore des fondements religieux civilisateurs. Tout cela doit pouvoir être dit quand on se présente. Voyons l'un de ses parents qui l’a nourrie ?

Que l’Europe soit fille d’Athènes, nous ne le savons. Ernest Renan, qui n’était pas un ignorant, proclamait même que la Grèce était source unique du savoir et de la pensée. Un historien, récemment, lui emboîta le pas, prétendant que l’Europe se nourrit exclusivement de racines grecques, ajoutant que le monde musulman n’avait joué qu’un rôle mineur dans la transmission du savoir grec ! Stupidité, car la source de cette figure spirituelle qu’est l’Europe, n’est pas réduite à la seule philosophie grecque, quelle qu’en soit l’importance, parfois exacerbée, et là je pense à Nietzsche ou à Heidegger. Car on ne rendrait pas compte des racines de l’Europe si l’on oubliait l’apport judéo-chrétien, et le mode de transmission par Rome des apports que les Abbassides ont développés.

Jérusalem, c’est l’autre baptistère de l’Europe. C’est Claude Geffré qui remarque dans son dernier ouvrage (De Babel à Pentecôte, ed. du Cerf) que “si la Grèce a apporté à l’humanité le langage universel de la science, le judaïsme, lui, a apporté la conscience d’un temps irréversible, qui a un commencement et qui va vers un terme. Le peuple emblématique par excellence, c’est le peuple de l’Exode, qui quitte l’Égypte et se met en marche vers une Terre promise”. Les Grecs contemplent l’éternel retour des choses, à la façon d’Ulysse qui revient de son aventure vers sa Pénélope qui l’attend patiemment sur l’île d’Ithaque, alors que les Hébreux introduisent l’idée que l’histoire a commencé avec la création du monde et qu’elle avance vers un royaume inconnu, à la façon d’Abraham qui se met en route sans trop savoir où il va.

Les Grecs voient le monde éternel et cyclique; côté juifs, le monde est daté, il a débuté et il se poursuivra comme une histoire, comme une longue marche sous le regard vigilant et aimant de Dieu.

On eût pu imaginer deux systèmes de pensée fonctionnant en circuit fermé. Il n’en fut rien. Lorsque l'empereur perse Cyrus libéra les juifs de Babylone, en 537 avant J.C., tous les juifs ne rentrèrent pas à Jérusalem. Certains avaient eu le temps de prospérer à Babylone et leurs affaires les retenaient. D'autres communautés juives se sont disséminées un peu partout, et se sont laissées progressivement fasciner par le modèle grec. Elles oublièrent alors à ce point leur hébreu que trois siècles plus tard les rabbins de Jérusalem —ils étaient environ soixante-dix— se mirent à traduire la Bible en grec à leur intention. C’est cette fameuse Bible des Septante, traduite 200 av. J.-C., afin que la diaspora juive puisse accéder à ses textes fondateurs.

Le peuple d’Israël, pris dans la sphère hellénistique, puis la sphère romaine, vit alors un rameau s’en détacher qui témoigne d’un Dieu auquel la raison grecque n’avait pas accédé.

Le peuple juif de la diaspora n’a cessé d’être une source féconde pour la vie intellectuelle et morale de l’Europe.  Jamais la vitalité de la pensée juive, en dépit des persécutions que ce peuple eut à endurer, ne se modéra, ni dans le domaine de l’économie, ni dans l’intelligence politique, ni dans les sciences.

La contribution du judaïsme au prestige de la civilisation européenne est considérable. Sur le plan de la philosophie on évoque spontanément les noms de Maïmonide, de Spinoza, de Marx, de Husserl, d’Hannah Arendt, de Freud, de Lévinas; sur le plan des sciences on ne peut oublier ce qu’a apporté Einstein. La liste est longue.

Jérusalem aura été à l’origine de la culture européenne, hellénistique et judéo-chrétienne.

 

 

Gérard LEROY