Laïcité : trois brèves observations

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À Marie-Reine, en hommage amical

  Dès sa conception la laïcité implique, le rejet de tous les sectarismes, le respect des croyances, la reconnaissance d’une société pluriculturelle, pluriconfessionnelle. La laïcité est le respect par l'État de la culture de la nation considérée dans toutes ses composantes, et le respect par les traditions religieuses du droit établi par l’État.

Trois observations :

1) En disant que “La République ne reconnaît ni ne subventionne aucun culte”, la loi entérine la séparation  du temporel et du spirituel. C’est sur cet argument que s’appuient les anticléricaux institutionnels. La loi de 1905 est en effet largement invoquée par les Comités de défense laïque, le Grand Orient de France ou la Libre Pensée, surtout durant le pontificat de Jean-Paul II. L’antichristianisme tisserait-il un lien avec les combats laïques d'aujourd'hui ? (1)

Certains théoriciens de la laïcité laissent échapper des expressions brutales et sectaires d’anti-christianisme. Le journal satirique Charlie-Hebdo est probablement le parangon de l’agressivité des anticléricaux, parmi lesquels le dessinateur Siné, par exemple, n'hésite pas à déclarer son hostilité aux religions en ces termes : “Rien ne pourra faire qu’une religion ne soit pas obscurantiste. Elle l’est par essence”, et de tourner en dérision les croyants et leurs églises “sentant le moisi et le vieux pipi”. Le caractère trivial et souvent obscène de ce journal nous fait douter de sa capacité à remettre en cause le fondement de la foi des croyants qui le lisent.

En 2008, une levée de boucliers s’est dressée contre la venue du pape Benoît XVI en France. Le président de la Fédération française de la Libre Pensée, Marc Blondel, percevait en effet ce voyage comme “contraire à la lettre et à l’esprit de la loi de 1905 [à cause] des frais occasionnés par cette visite financée par les Fonds publics.” On décèle bien là autre chose qu’une volonté de faire respecter la loi. N'est-ce pas là un des signes de l’antichristianisme croissant, professant comme un slogan que “les religions sont un tissu d’absurdités”. Absurde Jacques Maritain ? Absurde Etienne Gilson ? Absurdes Emmanuel Lévinas, France Quéré, Paul Ricœur ?.. On se surprend à se demander qui est tombé sur la tête !

2) Désormais, les religions doivent abandonner la prétention —parfois arrogante— à exercer une sorte de magistère moral sur les sociétés, comme si en dehors d’elles les sociétés civiles étaient dépourvues de tout sens moral. Mais j’ajouterais une remarque : si l'on a toujours été porté à associer, voire identifier morale et religion, la religion est en ce cas nécessaire pour déduire une morale. Même Jean-Jacques Rousseau, l’apôtre de la démocratie, prêchait pour une religion civile, comme si le peuple souverain ne saurait à lui seul fonder sa propre légitimité. Et son disciple Robespierre, résolument hostile à l’athéisme, appliquera la leçon du maître : le culte de l’Être suprême sera censé remplacer le christianisme ! Nous revoilà dans l’impasse : quand on déboulonne les idoles de leur piédestal, on a tôt fait de leur trouver des produits de remplacement...

3) Nous sommes dans une société plurielle, pluriculturelle et pluriconfessionnelle. L'ignorance des civilisations et des cultures apparaît comme la cause de l'impréparation à ce phénomène social important qu’est la pluralité. La pluralité a toujours existé mais nous ne l’expérimentions pas. Voilà la nouveauté. Désormais, les croyants monothéistes de ce continent sont à prendre en compte dans l’aménagement d’une société pluriculturelle et plurireligieuse, qui ne peut ignorer aucune de ses composantes.

On s’intéresse aux questions économiques et monétaires, au marché unique, à la libre circulation des biens et des personnes, certes, et cet intérêt s'inscrit dans le champ de nos responsabilités. Mais l’Europe est aussi une figure spirituelle, ce que tentait de montrer Husserl en 1935 convaincu qu'une conscience européenne adoptant cette approche constituerait l’antidote même du nazisme. Jorge Semprun le rappelle dans une de ses conférences qu’il a publiées en 2010 (2). La considération qu’on accorde à l’Europe va en effet bien au-delà des mécanismes économiques.

Il serait illusoire de vouloir étouffer le fait religieux. C’est en Europe que les monothéismes ont été conduits à faire ensemble l’expérience de la pluralité, et à reconnaître la légitimité de la liberté de conscience. Il s’agit bien là du résultat d’un travail théologique.

Cette coexistence du temporel autonome et du spirituel ne doit pas menacer la fidélité à une parole donnée, fondatrice. Ceci ne doit pas signifier une marginalisation des croyants. Ceci ne vise pas un retour au temps passé où les croyants pouvaient imposer leur conviction dans le domaine public. Craignons plutôt qu’aujourd'hui ils soient empêchés de s’exprimer car rien, a priori, ne peut exclure leur part de vérité. La laïcité ne doit pas signifier une marginalisation des religions, lesquelles, si elles sont fidèles à leur vocation,  doivent pouvoir témoigner de leurs propres ressources, ainsi que de leur vision de l’homme et de la société.

Loin d’être le lieu d’un affrontement, la laïcité doit être reconnue comme une conquête de la liberté de conscience, l’affranchissement de la tutelle d'une religion, le ciment de l’unité nationale, l’espace pour un dialogue constructif. En cela elle est valeur de la République.

La vérité qui nous rend libres, c’est ce à quoi nous pouvons croire, ce à quoi nous pouvons adhérer, ce que nous pouvons attester. Librement. “Laïquement”, autrement dit dans la reconnaissance d’autrui et de sa singularité.

 
Gérard LEROY, le 16 avril 2011

  • (1) cf. René Rémond, Le nouvel antichristianisme, DDB, 2005.
  • (2) Jorge Semprun, Une tombe au creu des nuages, Flammarion Climats, 2010