La dissertation : un outil de développement de l’enfant

Version imprimableSend by email

Pour Pierre

On observe une difficulté croissante éprouvée par beaucoup à devoir expliquer, raconter, décrire, argumenter, synthétiser.

C’est qu’on néglige trop d’accorder suffisamment de considération à cet exercice propre à l’entrée dans le secondaire, et qu’on appelle la rédaction quand il s’agit de décrire une chose ou un phénomène, la dissertation quand il s’agit de commenter un fait, un écrit ou une question à large portée. Or, la rédaction, et plus encore la dissertation, sont parmi les outils fondamentaux du développement de l’intelligence de l’enfant.

La dissertation vise à reprendre le sujet proposé puis à présenter la (ou les) réflexion que celui-ci suscite. 

Sans prétendre à l’exclusivité il est une méthode dont j’ai pu constater l’utilisation par bon nombre d’étudiants de Grandes Écoles de Commerce.  Cette méthode nous la tirons d’un grand discours qui s’inscrit dans la mémoire de l’humanité depuis des siècles, c’est le célèbre sermon prononcé par Bouddha à Bénarès, point de départ fondamental du bouddhisme.

Bouddha s’interrogeant sur la souffrance cherche à l’éviter par un moyen qu’il considérera de la plus grande importance, puisque ce moyen qu’il appelle le “chemin” donne la vision, la connaissance et conduit à la paix, à la sagesse, à l’éveil. Bouddha commence par faire l’inventaire de tous les maux qui font souffrir : la naissance, la vieillesse, la maladie, la mort, la contrainte, la séparation, la privation, tout cela est souffrance. D’où vient-elle se demande Bouddha ? La cause, c’est cette soif de dépasser l’anéantissement de la mort, la soif de l’existence et du devenir, c’est cette avidité passionnée pour les plaisirs des sens. Bouddha recommande alors d’adopter un comportement qui soit épris de justice, dans les observations, la pensée, la parole, l’action, l’effort. Tous nos actes doivent être justes. C’est le “chemin” qui, selon lui, met fin à la cessation de la souffrance et permet d’accéder à “la connaissance, à la sagesse, à la science et à la lumière.”

 Résumons ces quatre étapes dans la réflexion du Bouddha, dont on tire profit :

1) Bouddha commence par établir un diagnostic. La souffrance, il la repère dans toutes les séquences de la vie où elle sévit. On aura d'emblée saisi la facilité de transposer l'approche de ce thème sur un tout autre sujet.

2) Bouddha cherche ensuite à savoir ce qui est source du phénomène qu’il étudie. Il procède exactement comme le médecin qui cherche à savoir les causes d’une maladie qu’il veut guérir. Il fait l’étiologie de la maladie, autrement dit il répond à la question : “D’où ça vient ?”

3) Connaissant les causes, il est alors possible à Bouddha de résoudre le mal qu’il observe. Il découvre la solution à apporter, tout comme le médecin découvre la thérapeutique.

4) Il reste alors à dresser un dernier inventaire, celui des moyens dont on dispose pour mettre en route le processus. Pour Bouddha le moyen est ce qu’il appelle le “chemin à huit branches”, car il est constitué de huit recommandations; le médecin, lui, dispose de tout un arsenal de moyens, du médicament à l’acte chirurgical.

Le médecin est choisi ici par mode de comparaison. Rien n’empêche de transposer la méthode et la faire adopter par un garagiste, un architecte, un général d’armée etc. et par tout raisonneur confronté à un sujet qui fait problème.

En pratique, tout lecteur a besoin d’être introduit à la lecture qu’il s’apprête à effectuer. Question de confort. L’introduction présente le sujet que la rédaction se propose d’analyser en dégageant les questions qui appellent un débat ou une réflexion. On sera donc bien inspiré de reformuler le thème proposé, en l’explicitant. Tous les termes du sujet du devoir appellent une analyse et une explicitation. Pourquoi tel terme a-t-il été employé plutôt qu’un autre ? Plus l’analyse est précise, jusque dans le détail, et plus l’élève contrôle l’étendue et les frontières de sa réflexion. Vers quelle réflexion nous oriente la question ? Si, par exemple, le sujet se présente ainsi : “Faut-il permettre l’usage des drogues ?”, il va s’agir de poser en introduction à quoi correspond le verbe “permettre”, en quoi ce verbe diffère du verbe “autoriser”, sous-entend-il “dépénaliser” ? Il est indispensable de situer le mot “usage” en regard de la commercialisation que sa “permission” implique. Il convient aussi  de proposer ce qu’on entend par “drogue”.

L’introduction permet d’ouvrir la problématique du sujet. N’allons pas entendre par “problématique” ce qui fait problème. La problématique c’est l’ensemble des questions que pose un sujet, une situation, un phénomène, dans plusieurs domaines d’activité, social, culturel, politique, économique, religieux etc. La problématique c’est l’ensemble des questions que l’élève choisit de traiter.

Tout cela se réfléchit et s’écrit dans les grandes lignes, même sous forme grossièrement schématique, avant que de l’écrire définitivement. Il est bien connu que c’est en fin de devoir qu’on rédige l’introduction. Comme elle a ainsi l’avantage de présenter fidèlement ce qui va suivre, il est préférable de bien maîtriser ce qui constitue le corps de la dissertation.

Tandis qu’on réfléchit au sujet et qu’on élabore l’esquisse de la rédaction, se décline le plan qu’on se donne de suivre. Le plan traduit la compréhension du thème et la saisie de la problématique.

Dans son corps consistant la rédaction discute les questions, tentant de montrer pour chacune sa pertinence et ses faiblesses. Le rédacteur doit appréhender le sujet de la façon la plus large possible, avec le discernement qui convient pour évacuer ensuite ce qu’il considère comme mineur. Le pour et le contre, développés, doivent être pesés.

Que le rédacteur appelé à réfléchir s’éloigne de la propension d’aujourd’hui à asséner des avis péremptoires, dogmatiques, relevant plus du goût ou de l’affect que de l’argument. La dissertation sera donc d’autant plus appréciée que la conclusion montrera l'humilité de tenir à distance des prises de position irrécusables que même les spécialistes ne s’autorisent pas.

 

Gérard LEROY, le 27 décembre 2009