La fonction métaphysique dans l'espace contemporain du pensable

Version imprimableSend by email

Pour Aline Laborit, en souvenir de ces troisième mi-temps philosophiques hebdomadaires, nocturnes, autour d'un p'tit verre de vin blanc

 

Petite histoire à l’origine du terme métaphysique 

Le titre “métaphysique” est purement bibliothécaire. Ce qui nous est parvenu des œuvres d’Aristote est un ensemble organisé de minutes, de notes de cours, que des disciples ont utilisées, remaniées sans doute. Trois cents ans après la mort du philosophe, un disciple de Rhodes, Andronikos, successeur d’Aristote à la direction du Lycée, se met en tête d’agencer tout ce qu’Aristote avait rassemblé sous différentes rubriques.

Andronikos compose à sa manière un classement des rubriques. Les méthodes de raisonnement, le langage, l'interprétation, sont classés dans l’Organon, c’est à dire l’Outil, qu’on traduit aujourd’hui par Logique. La physique, phusis, traite des sciences de la nature. L’éthique, se consacre à l'agir et à la politique.

Que faire des écrits qui gravitaient autour de ce qu’Aristote appelait “La Philosophie première”, qui tantôt désigne la théologie (Dieu est premier), tantôt la réflexion sur l’être en tant qu’être, et qui exige une discipline philosophique qui n’existe pas encore et qu’Aristote a appelé : “epistèmè zètoumenè ”, “science cherchée”, cette discipline attendant encore sa désignation. Andronikos fait alors suivre l'étude intitulée Logique de celle intitulée Physique, qu’il prolonge des quatorze volumes auxquels Aristote n'avait pas donné de titre, et auxquels Andronikos attribue le titre de “Méta ta phusica ”, ce qui vient "après la physique". "méta", en grec signifie "au-delà", "transe" en latin. D’où la désignation de métaphysique pour tout discours ou réflexion sur la transcendance, qui nous entraîne au-delà de la phusis, de la nature, de l’être en mouvement. Puisque Aristote a parlé de Philosophie première cela suppose une philosophie seconde. Celle-ci serait alors la phusis, qui traite du vivant, de ce qui “a la bougeotte”.

La protè philosophia  a été le premier qualificatif de la Philosophie première aristotélicienne. A-t-on affaire à l’ontologie, science de l’être en général ? Aux prémices d’une théologie ? L’adjectif “premier” souligne-t-il une antériorité de position selon la nature, ou la connaissance, un premier savoir, a priori ? Cette science est-elle à elle-même sa propre fin ? Pour Aristote la Philosophie première est la “science de l’être en tant qu’être”, “elle traite de l’Être, en tant que chacun de ces objets particuliers est un être” (1).

Chez Aristote, la métaphysique comme science première désigne la science des principes de toute démonstration, la science de l’être en tant qu’être, l’ontologie (la métaphysique générale des scolastiques), la science de l’essence, et la théologie. Une première approche identifie la métaphysique à la philosophie. On a estimé que la distinction entre métaphysique générale (ou ontologie) et métaphysique spéciale (comprenant la théologie, la cosmologie, la psychologie, soit cette tripartition reprise par Kant dans sa Dialectique transcendantale) permettait d’englober toute la philosophie. Kant disait que sans la métaphysique il n’y a pas de philosophie. Les scolastiques croyaient à l’unité de la Logique et de la métaphysique. Ce fut la conviction de Maïmonide, d’Averroès, et de Thomas d’Aquin.

Une seconde approche distancie la métaphysique de la philosophie, réduisant l'approche précédente en n'accordant à la métaphysique de n'être qu'une partie de la philosophie, qui traite des principes premiers et des fins dernières (ultimes). La dernière approche est plus radicale : la métaphysique est la non-philosophie. C’est un reste de religieux.

Au Moyen-âge, Averroès utilise le terme métaphysique en un seul mot. Bien plus tard, Condorcet et Auguste Comte parleront encore de “Philosophie générale” en lieu et place de la métaphysique.

On peut s’accorder sur une définition simple : serait métaphysique toute pensée pour laquelle il existe une question première. La question première, qui court des rives du Gange à Éphèse, est celle de savoir ce qui, de la matière ou de l’esprit, constitue la réalité première. Ainsi lorsque Kant pose la question : “Que puis-je savoir ? (2), il pose une question métaphysique. Peut-on dire que la phénoménologie transcendantale (ou eidétique de Husserl) est une métaphysique ? Oui, dans la mesure où elle se veut science des principes (c’est la conception cartésienne que d’accorder à la philosophie la connaissance, et à la métaphysique la connaissance de ses principes); non, dans la mesure où elle ne fait appel à aucune réalité suprasensible.

La recherche de la nature de l’Être aura préoccupé les présocratiques Héraclite, Anaxagore, Pythagore, Parménide, les atomistes et les sophistes. Elle subsiste au cœur des cent huit Upanishads de la religion védique, comme elle est au cœur de l'Idée pour Platon. La dialectique platonicienne qui vise l’Idée au-delà des sciences particulières est de nature métaphysique.

 

Où se situent l'ontologie et la théologie

La science des principes renvoie à l’ontologie, laquelle renvoie à l’eidétique husserlienne, laquelle trouve dans la théologie son sens. Dieu est à la fois principe, être et essence. La métaphysique se place sous sa transcendance.

L’Aristote de la maturité substituerait l’ontologie —i.e. la science de l’être en tant qu’être— à la théologie. Comment les deux acceptions “théologique” et “ontologique” du terme “Philosophie première” peuvent-elles se concilier ? Ce qui revient à poser la question de la “constitution onto-théo-logique” de la métaphysique chère à Martin Heidegger.

Ou bien la Philosophie première répond aux conditions d’universalité de la science et elle est une ontologie (qui absorbe toutes les sciences particulières), ou bien elle se présente comme une théorie du premier des étants, de la cause première, et elle est une théologie. Dans les deux cas elle est une philosophie pratique, associant la sagesse pratique (technè & phronesis) et la sagesse théorique (epistèmè & sophia) qu’Aristote s’était appliqué à distinguer.

 

Les questions relatives aux approches différentes de la Philosophie première 

Est-ce que la métaphysique équivaut à une dénaturation de la philosophie ? Dans une première réponse s’accordent  Thomas d’Aquin, Suarez, Kant : “le mot Philosophie première convient au contenu de la discipline” (3). Une deuxième réponse conteste la première interprétation. Ainsi Martin Heidegger, qui prétend qu’Aristote n’entendait pas par métaphysique la Philosophie première. Il propose une tentative de retrouver le sens de la Philosophie première chez Aristote, par delà les malentendus multiples engendrés par l’appellation  “métaphysique”. Heidegger choisit donc d’opposer la Philosophie première à la métaphysique.

 Emmanuel Lévinas, lui, estime que la métaphysique est une pensée de l’infini qui nous libère des tentations totalitaires contenues dans une Philosophie première identifiable à l’ontologie. L’ontologie heideggerienne, pour E.Lévinas, est une pensée potentiellement totalitaire. L’approche heideggerienne de la métaphysique se déploie sur une dichotomie, en toile de fond, qu’on rend par la métaphore opposant Ulysse et Abraham. Retenons qu'Ulysse revint de son aventure vers sa Pénélope impatiente sur l’île d’Ithaque, au contraire d’Abraham qui se mit en route sans trop savoir où il allait. Les Grecs voient le monde éternel et cyclique. Les Hébreux introduisent l’idée que l’histoire a commencé avec la création, que le monde est daté, et qu’il se poursuivra comme une longue marche sous le regard vigilant de Dieu dont le peuple juif est l'élu (4).

René Descartes analyse les premiers principes de toute connaissance comme devant répondre à deux critères : “qu’ils soient clairs, et qu’on puisse en déduire toutes les autres choses”. Pour Descartes il n’y a pas de doute que la Philosophie première est la science des première causes et des premiers principes. La métaphysique chez Descartes devient donc la base de toute connaissance, les racines d’un arbre dont le tronc est la physique, nourrissant les trois branches que sont la mécanique, la morale et la médecine.

 

Pour Emmanuel Kant, est métaphysique tout ce qui échappant à la connaissance possible peut être objet de pensée : l’Être, Dieu, l’âme, tout ce qui a rapport à l’existence et qui est dépourvu de déterminations, tout ce qui appartient au monde au-delà du monde de la conscience. Ainsi le désespoir chez Kierkegaard, le souci, comme être-en-avant-de-soi, asssurant l’unité structurelle du Dasein chez Heidegger, la nausée pour J.P. Sartre, sont des problèmes métaphysiques. Martin Heidegger a bien tenté de rompre l’identité établie depuis Aristote entre métaphysique et ontologie, au prétexte que la métaphysique, loin d’etre la science de l’Être en tant qu’Être, n’a pas cessé d’oublier l’Être au profit des étants.

Emmanuel Lévinas est un penseur profondément anti-aristotélicien, distant de M. Heidegger, qu’on peut considérer comme un “néoaristotélicien”. Retenons qu’en 1923, Heidegger reconnaîssait l’influence de quatre penseurs, rivaux plus qu’alliés : Aristote, le modèle; Luther (le jeune), le compagnon de route, qui détestait Aristote; Kirkegaard, l’auteur “qui m’a secoué”, “qui m’a cogné”; et enfin Husserl, “les yeux” (sans lesquels il ne verrait rien). Heidegger s’est imposé de poser à neuf la question du sens de l’être. Il a accrédité l’idée que la métaphysique ne commence qu’avec Platon et Aristote, et qu’elle s’achève avec Nietzsche. Pour Martin Heidegger la philosophie première aristotélicienne a pour originalité de conjuguer étroitement l’interrogation sur l’étant en général et sur l’étant proprement dit, le plus riche d’être, le plus essentiel, le plus éminent, i.e. le Divin. Pour lui l’après devient un au-delà, un trans. Méta ne désigne plus ce qui fait suite aux leçons sur la physique, mais ce qui traite de cela qui se détourne des physika et se tourne vers un autre étant. Le retour heideggerien à la Philosophie première contre la métaphysique se justifie par trois griefs opposés au concept traditionnel de métaphysique. Il dénonce la superficialité du terme induisant la représentation d’un monde à étages superposés; il relève la confusion de deux sens du méta : le supra-sensible et le non-sensible; et enfin pour Heidegger ce terme traduit un concept incapable de rendre problématique le sens exact du méta.

Emmanuel Lévinas, quant à lui, ne se contente pas de substituer l’éthique, (i.e. la rencontre de l’Infini dans l’épiphanie du visage), à la physique au rang de philosophie seconde, mais il lui assigne carrément la place de Philosophie première. Par le fait même l’ontologie, d’Aristote ou de M. Heidegger, est reléguée par Lévinas au rang de philosophie seconde. Lévinas opère un renversement spectaculaire par rapport à l’héritage aristotélicien de la philosophie. Pour Lévinas la vraie Philosophie première, c’est l’éthique.

 

 

 

 

Gérard LEROY

 

  • (1) Métaphysique, Livre K, 1061-b, 18-35.
  • (2) E. Kant, Logique, Trad. L. Guillermit Vrin, 1965, p. 25. C’est en partant de la Logique que Kant définit le domaine qu’occupe la philosophie, en quatre questions : “Que puis-je savoir ?”, “Que dois-je faire ?”, “Que m’est-il permis d’espérer ?” “Qu’est-ce que l’homme ?”
  • (3) cf. Prolégomènes à la métaphysique de Kant.
  • (4)  cf. E. Lévinas, De l’Évasion, 1934.