La grande turbulence culturelle de l’Université de Paris au XIIIe siècle.

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À mes frères franciscains Fabien et Sylvestre, héritiers du maître Bonaventure, en témoignage d'amitié

 Au cœur du quartier latin, dans ce plein essor de l’Université de Paris, se tenaient au XIIIe siècle les cours dans les collèges des maîtres ès arts, qu’on désigne aujourd’hui de facultés de lettres et de sciences.

Autour de l’année 1270, l’âme humaine est le sujet prioritaire de tous les débats. C’est le point d’affrontement entre les théologiens augustiniens, dits traditionnels, et ceux qui s’inspirent de la philosophie d’Aristote, qualifiée de rationaliste.

Les théologiens d’inspiration aristotélicienne, frères prêcheurs,  trouvent à s’établir dans un hospice dédié à saint Jacques et réservé aux pèlerins de Saint-Jacques de Compostelle. L’hospice leur est bientôt cédé par un chapelain de Philippe-Auguste, et devient leur couvent, à l’angle de la rue Saint-Jacques (autrefois “la grant rue”) et de l’actuelle rue Soufflot.

Une séance des plus houleuses se déroule, soit à Noël 1269, soit à Pâques 1270, au cours d’une “question disputée de quolibet”.

Car aux cours magistraux s’ajoutent en effet, une fois pendant le Carême et une fois dans l’Avent, ces “questions disputées” proposées par le maître à son auditoire composé d’étudiants et de professeurs. N’importe quel sujet pouvait être abordépar les auditeurs. D’où la dénomination de “quolibet”, du latin classique quilibet, de qui, et libet “il plaît” (lubie).

Au cours de cette séance bisannuelle, Thomas d’Aquin se trouve mis en cause, parce que, recourant à la philosophie aristotélicienne en vogue depuis les interventions de son maître Albert le Grand, élaborant sa conception de l’esprit et sa théorie de la connaissance, il est pris entre deux feux : celui des théologiens augustiniens ayant opté pour le dualisme de la matière et de l’esprit, et celui des aristotéliciens rigoureux qui dans le sillage de l’interprétation d’Averroès aboutissent à une rupture entre foi et raison, et contestant la personnalité de l’homme et sa liberté.

Saint Bonaventure avait, lui, dénoncé ce qu’on appelait la “philosophie séparée” des maîtres ès arts, à laquelle, de l’avis de Bonaventure, son frère Thomas avait trop concédé. Tant et si bien que, en décembre 1270, Thomas faillit bien être compromis. En effet, treize propositions inspirées de la philosophie aristotélicienne défendues par Averroès sont condamnées.

Ça n’était pas la première fois que Thomas faisait front.  Au cours de son premier séjour dans l’Université de Paris, qui s’est déroulé de 1254 à 1259, il avait été amené, avec son frère Bonaventure, à s’opposer à la corporation des maîtres de l’Université, lesquels contestaient la légitimité des Ordres mendiants aux quels étaient rattachés nos deux théologiens, Bonaventure dans le sillage de François d’Assise, et Thomas dans celui de Dominique.

La société s’organise à cette époque sur trois grand ordres : les prêtres, qui prient, qu’on appelle pour cela les Oratores ; les soldats, qui combattent et qu’on appelle les Bellatores, et les paysans, qui travaillent, et qu’on désigne du nom de Laboratores. Parmi les Oratores, on distingue les réguliers, prêtres qui vivent selon la règle, et les séculiers, prêtres qui vivent dans le siècle.

Les ordres mendiants auxquels appartiennent nos deux penseurs (franciscain et dominicain) introduisent dès leur apparition une rupture radicale dans l’espace ecclésial. François d’Assise déclare au pape Innocent III : “De règle, je n’en ai point, ma seule règle, c’est l’Évangile”. L’Évangile devient la seule règle de vie, succédant aux règles prescrites. Le moine franciscain est itinérant. Il sort donc de son monastère. François d’Assise fait éclater la clôture du monastère. Le cloître, c’est le monde.

Les Dominicains sont cause d’une rupture forte. Avant eux, seuls les évêques et les prêtres séculiers peuvent parler. Pas les moines. Les moines prient. En se faisant "prêcheurs" les Dominicains volent en quelque sorte aux séculiers leur charge propre. Dominique, lui, a l’intuition, non de la pauvreté, mais de la parole.  

Appelé en 1272 au renouveau de l’Université de Naples, Thomas quitte Paris. Il n’y reviendra plus. Deux ans plus tard, se mettant en route de Naples vers le Concile de Lyon (1274) il succombe dès le début du voyage.

Mais la controverse ne s’éteint pas. Trois ans après la mort de Thomas d’Aquin un syllabus (formulaire du Vatican sur des questions à trancher) de 219 propositions, condamne les erreurs du temps de deux courants de pensée envahissants : le naturalisme, selon lequel la nature détient elle-même son explication, et le rationalisme.

Étienne Tempier, alors évêque de Paris, est un augustinien, autrement dit un homme rallié aux théologiens traditionalistes qui s’opposent au naturalisme et au rationalisme. L’évêque menace alors d’excommunication toute référence à l’aristotélisme et va jusqu’à condamner certaines thèses de Thomas d’Aquin, en particulier celle qui énonce la consubstantialité de l’âme et du corps en l’homme, ce qui semble compromettre, aux yeux de l'évêque de Paris, l’immortalité de l’âme. Oxford emboîte le pas et censure à son tour. Tout cela ne tiendra guère. Thomas d’Aquin est canonisé en 1323. Il devient recommandable, “incontournable” même, carrément insurpassable.

Thomas d’Aquin avait tenu deux propositions homogènes : l’autonomie de la raison dans les disciplines profanes, contre une seigneurie abusive de la théologie. À partir de la théologie de la Création Thomas rend la nature à elle-même et reconnaît à la raison sa force et sa liberté.

N’allons pas réduire les tensions à une rivalité entre séculiers et réguliers. C’est d’une conception de l’Église qu’on débat. Au-delà des controverses sur l’enseignement proprement dit c’est toute la culture qui est en cause, qui introduit de nouvelles catégories, de nouvelles représentations religieuses, de nouveaux vocables, bref une nouvelle mentalité, à la faveur de l’apport de la culture grecque qu’on avait réussi à introduire en étant allé chercher sur place, à Tolède, à Barcelone, à Palerme, des traductions réalisées par des lettrés juifs, chrétiens, musulmans, de textes grecs qui leur étaient parvenus de la Maison de la Sagesse, cette prestigieuse bibliothèque ayant vu le jour dès la fin du VIIIe siècle à Bassorah.

Toute cette mutation dans l’ordre intellectuel est l’œuvre des Mendiants dont le kérygme prophétique invitait à un tout nouveau regard sur l’homme, sur le monde, sur la raison, voire déjà sur la conscience politique.

 Gérard LEROY, le 22 juin 2009