La lettre des petites sœurs de Bagdad

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Chers frères et soeurs de partout,
 
   Les pleurs des familiers des victimes du "martyre" du 31 octobre à Bagdad, où 53 personnes ont été tuées, pendant les funérailles qui se sont tenues le 2 novembre dans l'église chaldéenne Saint-Joseph à Bagdad.

Nous voulons commencer cette lettre par vous remercier de tous les messages de communion et de solidarité que nous avons reçus. Il y a beaucoup de catastrophes naturelles en ce moment dans le monde qui font des victimes bien plus nombreuses que chez nous, mais la cause n’en est pas la haine, c’est ce qui fait toute la différence.
 

Notre église est habituée aux coups durs, mais c’est la première fois que c’est aussi violent et sauvage et surtout la premère fois que cela se passé a l’intérieur de l’église, d’habitude ils font exploser des bombes dans la cour des églises. L’église Notre Dame du Salut est une des trois églises syriaques catholiques de Bagdad, la plupart des gens qui la fréquentent sont des chrétiens de rite syriaque originaires de Mossoul ou des trois villages chrétiens syriaques proches de Mossoul : Qaraqosh dont sont originaires nos ps. Virgin Hanan et Rajah Nour, Bartolla et Bashiqa dont est originaire ps. Mariam Farah. Grâce à Dieu aucune d’elles n’a eu de parents proches tués ou blessés gravement.
 
L’église a été prise d’assaut le Dimanche 31 Octobre après midi, juste après le sermon du Père Tha’er qui célébrait la messe. Le père Wasim, qui est le fils d’une cousine de ps. Lamia, confessait au fond de l’église près de la porte d’entrée, le père Raphael était dans le choeur. Les attaquants étaient de très jeunes gens (14-15 ans) non masqués, armés de mitraillettes, de grenades, et ils portaient une ceinture explosive. Ils ont tout de suite ouvert le feu, tuant le père Wasim qui tentait de fermer la porte de l’église, puis ils ont tiré aveuglement après avoir ordonné aux gens de se jeter a terre, de ne plus bouger et de ne pas crier.
 
Certaines ont réussi a envoyer des messages par téléphone portable pour donner l’alerte, mais après les assaillants tiraient sur toute personne qu’ils voyaient utiliser son portable. Le père Tha’er qui continuait à célébrer a été tué à l’autel dans ses habits sacerdotaux, son frère et sa mère ont été tués également.
 
Après, cela a été le massacre, nous ne pouvons pas raconter tout ce que les gens nous ont dit, même les enfants qui criaient étaient tués. Certaines personnes s’étaient réfugiées dans la sacristie en barricadant la porte, mais ils sont montés sur la terrasse de l’église et ont jeté des grenades par les fenêtres de la sacristie qui sont en hauteur.
 
Tout ceci laisse penser que c’était une attaque bien préparée et qu’ils avaient eu de l’aide a l’extérieur, comment ont-ils pu forcer le barrage de police (dans la rue qui va a l’église) et connaitre le chemin de la terrasse etc..? Ils ont mitraillé également les appareils d’air conditionné pour que le gaz, en s’échappant, asphyxie les gens qui étaient proches. Ils ont mitraillé la Croix en se moquant et en disant aux gens : “dites lui de vous sauver“, ils ont aussi prié l’appel à la prière : Allah akbar, la ilah illallah… Et à la fin, quand l’armée a été sur le point d’entrer, ils se sont faits exploser.
 
 
Soldat de l'armée iraquienne devant une église de Bagdad

   L’armée et les secours ont mis presque deux heures à arriver, ainsi que les américains qui survolaient en hélicoptère, mais l’armée n’est pas entrainée à gérer ce genre de situation et ils ne savaient pas bien quoi faire. Pourquoi ont-ils mis si longtemps à arriver? Tout s’est terminé vers 10 h 30-11 h du soir, cela a duré très longtemps et nous pensons que beaucoup de personnes sont mortes suite à l’hémorragie de leurs blessures.

 
Après, les blessés ont été emmenés dans différents hôpitaux et les morts à la morgue. Les gens ont commence à arriver pour savoir ce qui s’était passé et prendre des nouvelles de leurs proches, mais l’église était interdite d’accès et les gens ont commencé a aller d’hôpital en hôpital à la recherche de leurs proches; nous avons vu des gens qui ont cherché leur proche jusqu’à 4 h du matin pour finalement le découvrir à la morgue. Le lendemain ont eu lieu les obsèques dans l’église chaldéenne voisine, l’église était bondée, c’était très impressionnant, il y avait 15 cercueils alignés dans le choeur, les autres victimes ont été enterrées dans leur village ou séparément, selon les cas.
 
Des représentants de toutes les communautés chrétiennes ainsi que du gouvernement étaient là; notre patriarche a parlé ainsi que le porte-parole du gouvernement et un religieux, chef d’un parti islamique ( Moammar el Hakim ). La prière a eu lieu dans une grande dignité et sans manifestations bruyantes. Le père Saad, responsable de cette église avait aidé les gens à prier à mesure qu’ils arrivaient, avant que ne commence la cérémonie. Les deux jeunes prêtres ont été enterrés dans leur église dévastée —il y a un cimetière sous l’église—; avant d’être enterrés on a fait entrer les cercueils dans l’église pour qu’ils lui fassent leurs adieux.
 
Au début, nous ne savions rien des victimes, nous ne connaissions personne directement, sauf le père Raphael, prêtre très âgé, nous sommes allées à cet hôpital pour le visiter et visiter les blessés qui y étaient. Ce sont les familles qui nous conduisaient de chambre en chambre ainsi que les cadres de l’hôpital qui nous indiquaient les blessés. Par hasard tous étaient des femmes ou des jeunes filles, toutes blessées par balle, ce n’est pas comme dans une explosion où l'on peut se faire arracher un bras ou une jambe. Nous sommes restées à côté d’eux sans parler beaucoup, c’était eux qui parlaient ou leur famille, chacun revivait son histoire en nous la racontant.
 
Comme l’attaque a eu lieu un Dimanche à la messe, des membres d’une même famille ont été tués ou blessés, certains en protégeant leurs enfants. Nous avons été frappés par leur calme et leur foi quand ils racontaient, nous sentions que c’était des gens revenus d’un autre monde et qu’à ce moment là, plus rien ne comptait que la rencontre proche avec le Seigneur, ils ne pensaient plus à rien et priaient seulement, et cela a duré 5 heures…
 
Le Vendredi après midi les jeunes de plusieurs paroisses sont venus pour aider à déblayer et nettoyer un peu, et le Dimanche suivant le 7 Novembre tous les prêtres syriens et chaldéens de Bagdad qui étaient libres ont célèbré la messe dans cette église vide et dévastée sur une table de fortune, il y avait peu de monde car cette messe n’avait pas été annoncée, nous n’y sommes pas allées car nous ne l’avons pas su, c’était très émouvant.
 
 
600.000 chrétiens encore en Iraq (3% de la population)

Il y a un sursaut de foi et de détermination surtout chez les prêtres restant à Bagdad qui disent : ils veulent nous chasser et nous exterminer mais nous sommes là et nous resterons, depuis 14 siècles vous n’avez pas pu en finir avec nous. L’histoire des chrétiens d’Iraq est une longue histoire de persécutions, de martyrs, de chrétiens chassés et déplacés.Nous pensons à la phrase du psaume 69 : « Plus nombreux que les cheveux de la tête, ceux qui me haïssent sans cause » et nous pensons surtout à Jésus, haï sans raison, alors qu’il passait en faisant le bien.Nous terminons cette lettre avec le cri d’un enfant de 3 ans qui a vu tuer son père et qui criait : « çà suffit, çà suffit », avant d’être tué lui aussi ;  oui vraiment avec notre peuple, nous crions aussi : çà suffit.

 
Vos petites soeurs de Bagdad Alice et Martine.

20 novembre 2010