La métaphysique d’Aristote

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Pour Solange Bernier, en toute amitié

   Il convient de reconnaître pour commencer que c'est du monde grec que l’Europe hérite d’abord sa faculté de conceptualisation. Chaque fois que nous disons d’une chose ce qu’elle est, dans sa nature, dans son essence, nous en donnons la définition. Qu’il s’agisse de l’eau, de la liberté, de coquelicots ou de gazinières, la définition de la gazinière en l’occurrence, vaut pour toutes les gazinières. Et bien, c’est à la métaphysique d’Aristote que nous devons de faire correspondre le concept et la chose.

Ce macédonien surdoué, cet empiriste-né, a eu le génie de problématiser le savoir. Il met en catégories les êtres et les phénomènes, classe par familles, genres, espèces. Sa métaphysique qui range la nature dans des tiroirs, constitue aujourd’hui le principe méthodologique de l’organisation de toutes les sciences. Si bien qu’en distinguant les gastéropodes des crustacés et des batraciens on ne risque pas de traiter de la même manière les bigorneaux, les cloportes et les crapauds.

Pour l’anecdote, il nous faut rappeler que les raisons du titre “métaphysique” sont bibliothécaires. Tout ce dont nous disposons est un ensemble organisé de minutes, de notes de cours que des disciples ont utilisées, remaniées sans doute. Trois cents ans après la mort du philosophe, un disciple originaire de Rhodes, Andronikos, successeur d’Aristote à la direction du Lycée, se met en tête d’agencer tout ce qu’Aristote avait rassemblé sous différentes rubriques. On y trouve la logique, l’éthique, l’interprétation, la physique. Andronikos décide de classer les rubriques. La Logique précède la Physique, qui a pour objet la nature, les êtres naturels. Vient ensuite l’Ethique à Nicomaque, qui traite, comme son nom l'indique, de l'éthique, mais aussi de la politique.

À la fin de sa physique Aristote traite d’un sujet qu’il appelle “La philosophie première”. Ce sujet ne porte pas de titre. Venant immédiatement après la physique, le disciple lui donna le nom de meta ta phusica, ce qui se traduit par : “ce qui vient après la physique”.

La métaphysique c’est le chapitre qui traite de la question de l’être, et des premiers principes. Aristote traite de “l’au-delà de la nature” (cf. Plotin). “Y a-t-il un principe commun à tous les êtres?” “Les significations multiples de l’être sont elles réductibles à l’unité ?” Aristote ressaisit ici les questions de Parménide.

Le premier moteur doit être, dans son essence, en acte : immatériel, cause finale “à la périphérie de l’univers”, objet d’amour et de désir

De façon négative Aristote déduit que Dieu est im/mobile, in/générable, in/corruptible, in/étendu, im/passible (sans pathos), in/aliénable, in/altérable, il échappe aux catégories de la pensée (acte/puissance; forme/matière; substance/accident etc...). Toute tentative d’exprimer Dieu reste vaine. Les mots humains ne parviennent qu'à proclamer, au-delà de toute affirmation et de toute négation, la suréminence de Dieu. Thomas d'Aquin parlera de suréminence inobjectivable. Les noms signifient la substance divine et sont attribués à Dieu substantiellement mais ils défaillent quant à ce qu'ils expriment. La visée dépasse l'expression"  (1) .

Aristote décline en trois catégories, comme pour les êtres de la nature, les sciences la philosophie première :
    a) Les sciences théorétiques. il s’agit de contempler intellectuellement (rappelons que idea en grec est la racine de voir; d’où l’expression “voyez-vous ce que je veux dire?”). Ces sciences sont les mathématiques, la physique, la théologie, qui vise l’existence d’un acte pur, pure essence, pure forme, l’ontologie, et la logique, comme science au service des sciences.
    b) Les sciences poiétiques (de poien, faire; savoir faire). Ces sciences rassemblent tout ce qui touche à un savoir productif, autremenr dit les arts et métiers.
    c) Les sciences pratiques (de praxis, action). Ce sont les sciences de l’agir, éthique et politique. Ce sont des sciences qui exigent prudence (phronesis) et sagesse.

Aristote remarque qu’on apprend les choses en les faisant, comme la cuisine, tout comme on devient juste en pratiquant la justice, courageux en pratiquant le courage. Bref, c’est en forgeant qu’on devient forgeron !

Ce corpus fondamental qu’est la philosophie première diffusera dans les mondes successifs : le grec, le latin, le byzantin, l’islamique et finalement dans l’univers chrétien médiéval qui en fera ses choux gras.

Toute cette métaphysique culmine dans une science tout orientée vers le divin. Cette discpline s’articule autour de deux orientations : l’une est strictement ontologique —comme science de l’être en général— et l’autre théologique. L’orientation théologique  interroge l’étant le plus haut, à la façon de Thomas d’Aquin, dans la question 13 de la Prima pars qui distingue l'Être (“Esse” ) de Dieu (q 2 art 1 & 2) du "comment il est" (“Essentia” ), (q 3 à 11) et qui appréhende Dieu comme Summum bonum, le bien le plus haut, ou bien comme Causa sui, sa propre cause selon Descartes, principe de raison suffisante pour Leibniz, Étant suprême, Idée, Raison chez Hegel. En toutes ces figures le monde se comprend à partir de son Étant le plus haut.

Cette double orientation de la métaphysique faisait dire à Heidegger qu’on avait affaire là à une onto-théologie, science de l’être et science de l’être de Dieu, où la théologie s’épuise dans la recherche du fondement des étants, du premier moteur.

Souvenons-nous que l'intuition aristotélicienne du cosmos a valu la réprobation faite à Galilée par le Tribunal du Saint-Office (1633) fidèle au thomisme, relais de l'aristotélisme. La physique astronomique d'Aristote s’organise de la façon suivante :
la terre est en repos, au centre du cosmos composé d’un monde supralunaire, mobile, parfait et éternel, surplombant un monde sublunaire, imparfait, soumis à la corruption; le monde "sublunaire" serait mû par quelque chose. “Tout ce qui est est mû est mû par quelque chose.” Il faut donc une cause motrice en acte, distincte du mobile qui n’aurait le mouvement qu’en puissance (2). “Comment y aurait-il mouvement s’il n’y a aucune cause en acte ?” L’acte pur est donc premier (3).

L’éthique quant à elle, n'a pas été inventée par Aristote, mais par Socrate. Aristote l’a organisée. La règle d’or de l’éthique c’est la juste mesure, à l’écart des excès. “Tous les hommes recherchent à être heureux” écrivait Aristote. Le bonheur ne peut être que là, au beau milieu, c’est la notion présentée dans L’éthique à Nicomaque. Le bonheur est possible, à condition d’y associer la vertu. Vertu et bonheur ne peuvent être dissociés, au même titre que éthique et politique.

Le système politique d'Aristote s’est distancié de Platon. Pour Aristote l’homme est un “animal politique, destiné à vivre en société. [L’homme] qui ne fait partie d’aucune cité, est une créature dégradée, ou supérieure à l’homme” (1)

L’homme est normé par la cité”, disait Aristote, une cité gérée selon la hiérarchie des talents : “Il y a ceux qui sont faits pour commander, d’autres pour obéir”soulignait-il. Chacun a une place dans la société qui lui est dictée par sa naissance et son milieu. Les talents de chacun lui valent non seulement sa place mais la considération qui va avec.

Le monde gréco-romain, héritant de la culture grecque, était fondamentalement un monde aristocratique, hiérarchisé. Cette culture anthropologique s’opposera aux idées révolutionnaires du christianisme, parmi lesquelles l’égalité des hommes en dignité.

Aristote est un touche-à-tout : fondateur de la logique, premier biologiste connu, anthropologue, penseur de l’éthique et de la politique, il invente les cadres théoriques de l’Occident, et va déterminer le développement de la scolastique et du thomisme et projeter enfin tout notre horizon de pensée.

 

 

Gérard LEROY,  le 7 janvier 2011

 

  1. cf. Thomas d'Aquin, Summ Théol., Ia, q 13, art. 2.
  2. cf. Métaphysique, Livre Λ
  3. cf. Livre VII
  4. Aristote, Politique, PUF p. 6).