La naissance du bouddhisme en Inde

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Notes de l’exposé du 7 avril à l'intention des participants aux soirées théologiques de Saint-Bonaventure

 Introduction

On compte aujourd’hui 325 millions de bouddhistes dans le monde. Entre 375 et 500 000 en France selon le numéro spécial du Monde des religions paru en décembre 2007. De toutes les religions c’est celle qui a le plus reculé au XXe siècle, ceci en raison de la répression exercée par les régimes communistes.

 Mais est-ce une religion ?

Le mot “religion” désigne-t-il exclusivement la relation avec une transcendance personnelle ? Si oui la visée bouddhiste d’un Dieu impersonnel est alors remise en question. Mais si, en même temps qu’il désigne la relation des hommes à une altérité transcendantale, au-delà du domaine de l’empirique, le phénomène religieux renvoie aussi aux tentatives de décentrement de l’homme vers autre chose que lui-même, vers un dépassement de soi, alors on doit considérer le bouddhisme comme une religion, différente des religions monothéistes dont le culte manifeste la reconnaissance et la relation avec une transcendance révélée dans l’histoire.

Cette religion tient sa réputation de non-violente de la religion jaïniste, laquelle s’est révélée au VIe siècle av. J.-C., en même temps que le bouddhisme. Le jaïnisme se veut totalement indépendant de l’hindouisme, bien qu’il insiste sur les concepts de karma et qu’il prescrive l'ascétisme comme voie de salut. Sa caractéristique principale est de défendre toute forme de vie. Les jaïns portent même des masques pour éviter d’avaler des insectes.

Ils sont aujourd’hui 4 millions de croyants, très présents en Inde, dans les secteurs économique et politique.

Jaïnisme et bouddhisme se réfèrent pareillement aux vedas, maintiennent le système des castes bien que le Bouddha ne l’ai pas adopté pour ses premières communautés de moines; ni l'une ni l'autre de ces deux traditions ne reconnait un Dieu créateur et tout-puissant.

Le jaïnisme repose sur le principe de la non-violence, qui reste d’un usage limité dans le bouddhisme. Dernière particularité du jaïnisme : le jaïn ne prie pas, alors que les bouddhistes prient Bouddha.

Les deux fondateurs historiques eurent des révélations identiques, en méditant sous un figuier. S’agit-il du même personnage ? Interprété différemment dans les deux traditions ? Le spécialiste Alain Daniélou s’était posé la question en son temps. Celle-ci reste ouverte.

Au VIe siècle av. J.-C. l’Inde connaît une importante révolution spirituelle. C’est l’époque de l’apparition du troisième volume des vedas (les arânyakas) qui interprète les symboles du sacrifice, c’est l’avènement de la croyance en un Être suprême indifférencié, supérieur aux divinités personnalisées (Vishnou, Krisna), c’est la découverte de l’identification possible du soi spirituel (atman) avec l’Absolu, le principe universel appelé Brahman.

 LE BOUDDHISME EN INDE


- Histoire du Bouddha

    Siddhârta Gautama est né en 560 av. J.-C., à Kapilavastu, au pied de la chaîne himalayenne, d’une famille princière résidant dans un palais du Népal, appartenant à la caste des guerriers, imprégnée de la religion brahmanique. Il est mort en 480. C’est l’époque de Confucius, de Lao Tseu en Chine. C’est aussi celle de Zarathustra en Iran. C’est enfin celle pendant laquelle les juifs furent déportés en exil à Babylone.

À 19 ans Siddhârta Gautama épouse une princesse.

Son père, seigneur ou roi, l’élève dans le luxe, isolé de l’extérieur, pour préserver son fils des débauches et des vices du monde extérieur. À 29 ans celui qu’on appelle parfois le Sakyamouni, du clan des Sakyas auquel appartient sa famille, le prince prend l’initiative de sortir du palais pour découvrir le monde. Il fera quatre sorties consécutives, au cours desquelles il rencontrera :
-1) un vieillard décrépi;
-2) un homme atteint de la peste noire;
-3) un cortège qui accompagne un cadavre au bûcher pour l’incinérer. Il découvre alors le fond de la condition humaine : la douleur.
-4) Il rencontre enfin un moine ascète, qui mendie sa nourriture. Frappé par la sérénité de ce moine, Siddhârta décide de s’enfuir du palais. Il se rase les cheveux pour garder l’incognito. Il ne reviendra jamais au palais, abandonnant femme et fils, pour adopter une vie de religieux errant en quête d’une voie qui le délivrerait du Samsâra.

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Gautama se met d’abord à l’école d’un maître brahmanique. Mais ni l’enseignement des Upanishads, qui plaçait le salut dans l’identification du moi spirituel avec le Brahman, ni les mortifications ascétiques du brahmanisme ne le satisfont. Il décide alors
de tenter seul l’aventure spirituelle.
 
* * *

Il se soumet alors, pendant six années, à des privations excessves, qui produisent des évanouissements à plusieurs reprises. Il réalise que l’ascèse n’est pas la voie de salut, au contraire du védisme. Il change d’attitude, se réfugie sous un figuier et entre en méditation. On dit alors que le mâna, le dieu, pressentant la découverte de Siddhârta, va le tenter pour empêcher l’éveil. Le dieu lui propose le pouvoir surnaturel et la jouissance de tous les plaisirs.

Siddhârta ne se laisse pas tenter. On ne peut manquer ici d’évoquer la tentation de Jésus au désert que raconte Luc dans le chapitre 4 de son évangile.

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Vers l’âge de 35 ans Siddhârta accède à ce qui est appelé l’Éveil, sorte d’illumination personnelle qu’en sanscrit on appelle la boddhi.

Ce mot boddhi procède de la racine BUDH qui signifie “éveillé” et de TA qu’on traduit par “celui qui est”. BUDHTA est devenu BUDDHA ou encore BOUDDHA, pour traduire “celui qui est éveillé”.

Siddharta est éveillé à la réalité telle qu’elle est.

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Va-t-il prêcher sa découverte ?
Siddhârta, dès lors Bouddha, hésite. Car il lui semble qu’il va aller à contre-courant des aspirations humaines ordinaires. Il rejoint des hommes qui sont subjugués par le charisme du Bouddha, et qui se mettent à son service.

Au cours de cette rencontre le Bouddha se désigne Tathâgata.

TATH signifie “ainsi”; ÂGATA” est le participe passé du verbe "venir" en sanscrit. Tathâgata peut donc être entendu comme “Celui qui est ainsi venu”, sous-entendu : “à la perfection”

Quand le Bouddha dit : “Je suis Tathâgata”, il signifie qu’il est libre de toute impureté, donc libre de toute renaissance. Il est celui qui parvenu à la pureté totale, il est Arhant.

Il s’en va prêcher alors à Bénarès son premier sermon sur les Quatre nobles vérités. Il est entouré de ses cinq premiers disciples, lesquels constituèrent le premier noyau de la Communauté primitive.

 
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Le sermon de Bénarès

C’est le point de départ fondamental du bouddhisme. C’est le premier sûtra, autrement dit le premier discours. C’est, en sanscrit, le dharma/cakra/pravartana/sutra.
Décomposons ce mot. Dharma a le même sens que celui que lui donnent les védistes, c’est l’ordre créé par les divinités à l’origine. C’est aussi la loi. Cakra, c’est la roue. “Pravartana” se fonde sur les racines V, R, T, qui sont les racines du verbe “se tourner, faire tourner” dans le même sens qu’a le mot metanoia dans la langue grecque, c’est-à-dire dans le sens de “se convertir”. Sutra, c’est le discours. On comprend alors l’expression donnée à ce premier discours qu’est le dharmacakrapravartanasutra. Le premier discours du Bouddha, dit aussi Sermon de Bénarès, c’est le discours qui permet de se convertir et d’échapper enfin à la loi de la roue du Sam Sara.

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Ainsi ai-je entendu (c’est un disciple qui le rapporte)
Le Bienheureux se trouvant au parc des Gazelles à Isipatana1 , près de Bâranasi2, s’adressa ainsi aux cinq bhikkhus3 :

"Il est deux extrêmes, ô bhikkhus, qui doivent être évités par un moine. Quels sont-ils ? S’attacher au plaisir des sens, ce qui est bas, vulgaire, terrestre, ignoble, associé au malheur, et celui qui est l'attachement à la macération de soi-même, pénible, ignoble, et engendre de mauvaises conséquences, et s’adonner aux mortifications, ce qui est pénible, ignoble, et engendre de mauvaises conséquences.

Évitant ces deux extrêmes, ô bhikkhus, le Tathâgata4 a découvert le chemin du milieu qui donne la vision, la connaissance, qui conduit à l'apaisement, à la sagesse, à l’éveil, et au Nibbâna5 .

Et quel est, ô bhikkhus, ce chemin du Milieu que le “Tathâgata” a découvert et qui donne la vision, la connaissance et conduit à la paix, à la sagesse, à l’éveil, et au “Nibbâna” ? C’est le noble sentier octuple, à savoir : la vue juste, la pensée juste, la parole juste, l’action juste, le moyen d’existence juste, l’effort juste, l’attention juste, la concentration juste 6 .

Ceci, ô bhikkhus, est le chemin du Milieu que le “Tathâgata” a découvert, qui donne la vision, la connaissance, qui conduit à la paix, à la sagesse, à l’éveil, et au Nibbâna.

1) Voici, ô bhikkhus, la Noble Vérité sur “dukkha” 7. La naissance est dukkha, la vieillesse est dukkha, la maladie est dukkha, la mort est dukkha, être uni à ce que l’on n’aime pas est dukkha, être séparé de ce que l’on aime est dukkha, ne pas avoir ce que l’on désire est dukkha; en résumé, les cinq agrégats d’attachement sont dukkha.

2) Voici, ô bhikkhus, la Noble Vérité sur la cause de dukkha. C’est cette soif8 qui produit la re-existence et le re-devenir, qui est liée à une avidité passionnée, et qui trouve une nouvelle jouissance tantôt ici, tantôt là, c’est-à-dire la soif des plaisirs des sens, la soif de l’existence et du devenir, et la soif de la non-existence.

3) Voici, ô bhikkhus, la Noble Vérité sur la cessation de dukkha. C’est la cessation complète de cette soif, la délaisser, y renoncer, s’en libérer, s’en détacher.

4) Voici, ô bhikkhus, la Noble Vérité sur le sentier qui conduit à la cessation de dukkha. C’est le noble sentier octuple, à savoir : la vue juste, la pensée juste, la parole juste, l’action juste, le moyen d’existence juste, l’effort juste, l’attention juste, la concentration juste
Avec la compréhension : “Ceci est la Noble Vérité sur dukkha, ô bhikkhus, dans les choses qui n’avaient pas été entendues auparavant, s’élevèrent en moi la vision, la connaissance, la sagesse, la science et la lumière.”

Avec la compréhension : “Cette Noble Vérité sur dukkha doit être comprise”... “Cette Noble Vérité sur dukkha a été comprise, ô bhikkhus, dans les choses qui n’avaient pas été entendues auparavant, s’élevèrent en moi la vision, la connaissance, la sagesse, la science et la lumière.”

Avec la compréhension : “Ceci est la Noble Vérité sur la cause de dukkha”... “Cette Noble Vérité : la cause de dukkha doit être détruite”... “Cette Noble Vérité : la cause de dukkha a été détruite”, ô bhikkhus, dans les choses qui n’avaient pas été entendues auparavant, s’élevèrent en moi la vision, la connaissance, la sagesse, la science et la lumière.”

Avec la compréhension : “Ceci est la Noble Vérité sur la cessation de dukkha”... “Cette Noble Vérité sur la cessation de dukkha doit être comprise”... “Cette Noble Vérité sur la cessation de dukkha a été comprise”, ô bhikkhus, dans les choses qui n’avaient pas été entendues auparavant, s’élevèrent en moi la vision, la connaissance, la sagesse, la science et la lumière.”

Avec la compréhension : “Ceci est la Noble Vérité sur le chemin qui conduit à la cessation de dukkha”... "Cette Noble Vérité sur le chemin qui conduit à la cessation de dukkha doit être développée et pratiquée”... ”Cette Noble Vérité sur le chemin qui conduit à la cessation de dukkha a été développée et pratiquée”, ô bhikkhus, dans les choses qui n’avaient pas été entendues auparavant, s’élevèrent en moi la vision, la connaissance, la sagesse, la science et la lumière.”
Ô bhikkhus, tant que cette connaissance réelle des Quatre Nobles Vérités sous leurs trois aspects et dans leurs douze modalités 9 n’était pas absolument claire en moi, aussi longtemps je n’ai pas proclamé à ce monde avec ses dieux, Mâra 10 et le brahma, ses troupes d’ascètes et de brahmanes, ses êtres célestes et humains, que j’avais obtenu l’incomparable et suprême connaissance. Mais, bhikkhus, quand cette connaissance réelle des Quatre Nobles Vérités sous leurs trois aspects et dans leurs douze modalités me parvint parfaitement claire, alors seulement j’ai proclamé à ce monde avec ses dieux, Mâra et Brahma, ses troupes d’ascètes et de brahmanes, ses êtres célestes et humains, que j’avais obtenu l’incomparable connaissance.

Et la connaissance profonde s’éleva en moi : inébranlable est la libération de mon esprit, ceci est ma dernière naissance, et maintenant il n’y aura plus d’autre existence.

Ainsi parla le Bienheureux, et les cinq bhikkhus, contents, louèrent ses paroles.”

 
* * *
À partir de ce moment se constitue et se développe la communauté des disciples du Bouddha. Pendant 45 ans, Bouddha va mener une vie errante, diffusant son message de salut par l’exemple et par la parole.

Le Bouddha s’est éteint à 80 ans, après une courte maladie. On dit qu’il est entré dans le parinirvâna, la totale extinction dont il ne renaîtra pas. C’était environ 480 ans av. J.-C.

Lui qui avait prêché le détachement de toutes choses, voilà qu’on se bat pour s’arracher ses reliques avant la crémation. Comble de l’affaire : c’est un brahmane qui arbitre et distribue les reliques !

Les documents relatifs à sa vie lui sont très postérieurs, souvent de plusieurs siècles, et chargés de rajouts mythologiques et miraculeux. Je tiens de divers spécialistes l’essentiel que je rapporte. Parmi eux on ne manquera pas de retenir l’américain Dennis Gira dont les publications sur le bouddhisme sont toutes approuvées par les adeptes de cette tradition, les Français Dom Pierre Massein, abbé de Saint Wandrille, Mgr Joseph Doré, théologien, ancien professeur à l’Institut Catholique de Paris, et celui auquel je dois le plus, le P. François Houang, de l’Oratoire, professeur à la Sorbonne et à Dauphine, décédé en mai 1990.

 

Brefs commentaires

Quatre Nobles vérités présentées d'une façon exemplaire. Bien des étudiants ont tiré profit de la méthode dans l'intelligence d'un phénomène à étudier

1) Diagnostic : la souffrance;
2) Étiologie : D’où vient la souffrance ?
3) Guérison : la cessation de la souffrance
4) Comment ? Par le chemin à 8 branches.
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1) La première Noble vérité part d’un constat. Exister c’est souffrir, vivre des situations pénibles (séparations, insatisfactions, tristesse, détresse, angoisse etc.)
La souffrance se dit DUKKHA, en pâli, et DUHKA en sanscrit. Le mot procède de la racine dus, qui désigne à la fois ce qui est difficile, et ce qui est décentré et produit un malaise. Kha, c’est le moyeu d’une roue. Quand les moyeux des roues d’un attelage sont décentrés, l’inconfort du passager se double d’une perception d’un monde chaotique.
Au contraire du dukkha, SUKHA désigne la facilité, la racine su désignant à la fois ce qui est au centre et qui cause le bien-être. On décèle ici le présupposé selon lequel la souffrance ne relève pas d'une cause exogène (c'est le monde autour de moi qui est chaotique), mais d'une cause endogène (c'est moi qui est chaotique).

2) La seconde Noble vérité est la réponse à la question : “Quelle est l’origine, ou la cause, de la souffrance ?” C’est le désir, la soif de plaisirs sensuels, d’existence, de puissance, de pérennité etc. Elle vient de l’ignorance, de la fausse idée d’un moi conçu comme individuel. Cette ignorance engendre l’attachement au moi et à l’existence, à ce qui est périssable.

 
Trois principes essentiels sont à retenir pour comprendre le bouddhisme.

- D’abord, le moi réel ne meurt pas. Il se réincarne en d’autres corps selon la loi du karma, en démon, en animal, en homme, ou même en dieu.

- D’autre part, l’atman, qu’on traduit par âme, n’est pas une entité, un être en soi, mais un composé variable et impermanent d’agrégats indécomposables, qui sont les sensations, les perceptions, les impulsions et l’acte de conscience. Aucun de ces agrégats, pris isolément, ne peut constituer la réalité du moi.

- Enfin, l’individu n’est qu’un mouvement, qui se renouvelle sans fin, même après la mort; tandis que les forces spirituelles et morales qui, tout ensemble, constituent l’atman ne sauraient trouver une fin soudaine, abrupte.

 
Comment le désir découle-t-il de l’ignorance ? C’est ce qui est le plus difficile à comprendre de l’enseignement du Bouddha. Celui-ci a expliqué le rapport entre le désir et l’ignorance par le processus de production dans lequel douze chaînons, qui forment la “loi de causalité”, s’engendrent les uns après les autres, formant un cercle clos, sans commencement ni fin. Voici ces douze chaînons :

l'ignorance engendre => la motivation (la soif ou le désir) => la conscience (pas le reflet passif du monde mais l'acte de constituer un ensemble de significations) => les formes corporelles => les six sens (ceux que l'on connaît auxquels Bouddha ajoute l'esprit) => la stimulation sensuelle => l'expérience sensible => le vouloir-saisir => le vouloir-posséder => le devenir => la naissance => la vieillesse => la mort. Ici : retour à la case départ tant qu'on n'est pas délivré du Samsâra.

3) La troisième Noble vérité vise à guérir le mal, autrement dit à parvenir à la cessation de la souffrance. Comment ? En cessant d’avoir soif de l’existence, en détruisant notre ignorance qui s’attache à un moi illusoire. Il ne reste qu’un remède : l’extinction totale du désir. C’est à la condition de parvenir à l’abandon total du désir —qu’on appelle le nirvâna— que l’homme peut atteindre l’éveil, trouver sa délivrance, bref échapper au Samsâra.

Le Bouddha a-t-il enseigné que cet état de nirvâna implique la dissolution de la conscience ? Ou bien a-t-il été tout simplement agnostique ? Questions impossibles à régler. Ce qui est certain, c’est que le Bouddha a rejeté l’idée d’un moi substantiel et immuable. Il n’y a pas d’être en soi, ni sur le plan ontologique ni sur le plan psychologique. Comprendre le bouddhisme implique une interprétation de la dynamique de la personnalité, fondée sur la continuité du progrès moral et spirituel non sur l’identité personnelle sur un plan ontologique.

4) La quatrième Noble vérité expose les moyens de parvenir à la cessation du désir, au nirvâna. La voie qui y conduit écarte deux extrêmes : la poursuite du bonheur dans l’attachement au plaisir sensuel et la pratique des mortifications ascétiques. Cette voie est un chemin à huit branches, composé de huit facteurs nécessaires pour parvenir à la Délivrance.
Deux branches relèvent de l’ordre intellectuel (compréhension et intention justes), trois sont en rapport avec la conduite morale (parole, action, moyen d’existence justes); trois relèvent de la discipline mentale (effort, attention, concentration justes).

La compréhension n’est juste juste que si l’on comprend que tout est impermanent. Il n’y a pas de moi permanent.
L’intention juste consiste à détruire sa soif d’existence individuelle.
La parole juste signifie le contrôle et la maîtrise de la parole qui vise en toutes circonstances la concorde.
L’action n’est juste qu’en étant pacifique, honnête et pure. L’action juste s’interdit de tuer, de voler, de mentir, s’astreint à la chasteté, s’abstient de boire des boissons alcoolisées etc.
Les moyens d’existence juste s'appliquent aux critères moraux de l’exercice d’une profession.
L’effort juste est la lutte pour la maîtrise de la vie spirituelle. On pourrait penser ici à une similitude avec l’effort musulman qu’on appelle l’ijtihad. On perçoit en effet une analogie. Mais l’ijtihad, à la différence de l’effort juste prescrit par Bouddha, est un effort intellectuel qui n’a pas obligatoirement de visée spirituelle.
L’attention juste est la vigilance nécessaire au maintien de l’effort.
La concentration juste se préserve des distractions du monde extérieur.

Les commentaires des écoles ultérieures ont rendu difficiles les interprétations.

Le bouddhisme propose aux hommes un moyen de salut pour toute condition sociale. Ce qui a séduit les masses indiennes du temps du Bouddha.

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Bouddha n’a rien écrit. La tradition est tout orale.

Le premier document historique authentifié que nous possédons du bouddhisme est du IIIe siècle avant notre ère. On y voit attestée l’existence d’une communauté déjà fortement structurée, comprenant des moines, des laïcs, et répandue dans une grande partie de l’Inde et au-delà jusqu’en Afghanistan.
Il est certain que de son vivant le Bouddha a rassemblé des disciples attirés par l’idéal du nirvâna.

Les membres de l’Ordre monastique dépendaient, pour leur subsistance, de la libéralité des laïcs qui acceptaient l’enseignement du Bouddha. Quelques uns parvenaient à la perfection, affranchis de toute renaissance.

Pour l’atteindre il faut se détacher. Le seul moyen de subsistance permis aux disciples de Gautama était l’aumône, d’où le nom originel de bikkhu, mendiant. Chaque moine ne possédait qu’un seul costume, une natte pour dormir, une serpette pour couper du bois, une aiguille pour coudre ses vêtements, et une sébile dont il se servait chaque matin pour recueillir sa nourriture en mendiant de porte à porte.

Dans la communauté établie par Bouddha toutes les castes sont abolies. En revanche on notera que ce système n’a pas été aboli par les bouddhistes.

Pour être admis dans la communauté monastique, les candidats devaient passer par une période de noviciat. Le novice devait être âgé de moins de 15 ans, mais il devait attendre d’en avoir 20 pour être reçu dans l’Ordre des moines. Dix préceptes lui étaient imposés : Tous se fondent sur l’interdit. Il faut en effet s’abstenir :
- de détruire toute forme de vie
- de voler
- de se laisser aller à l’impureté
- de mentir
- de boire des liqueurs fortes
- de manger en temps défendu
- de chanter et danser
- d’user de parfums d'onguents et de se parer de fleurs
- de dormir sur des lits confortables
- de posséder en propre de l’argent

Sous la pression, le Bouddha a établi un ordre de nonnes, dont les communautés établies dans le voisinage des hommes, entièrement séparées, se subordonnaient à l’autorité de la communauté masculine.
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Question subsidiaire induite pas l’actualité internationale : les bouddhistes ont toujours été prisés par le pouvoir. Les moines ont été le fer de lance des mouvements nationalistes apparus dès la fin du XIXe siècle.

Au Sri Lanka, les conséquences sont frappantes : les moines radicaux poussent à la guerre contre les rebelles tamouls. La minorité tamoule, de confession hindoue, musulmane, à majorité chrétienne, a alors été perçue comme l’assaillant, contre lequel il faut se défendre.

D’autre part, le bouddhisme est lié à toutes les formes de régime ! L’Occident, influencé par le dalaï-lama, a tendance à associer bouddhisme, paix et démocratie. Ce n’est pas si évident.

 

Gérard LEROY, le 8 avril 2008

 

  • 1) Sarnath de l’Inde moderne, près de Bénarès
  • 2) Nom de Bénarès en pâli (en sanskrit : Vârânasi)
  • 3) Cinq moines; ce sont les premiers compagnons de Gautama
  • 4) “Le parfait": litt. “Celui qui s’en est allé ainsi” ou “Celui qui est venu ainsi”. C’est le terme employé d’ordinaire par le Bouddha pour se désigner lui-même.
  • 5) En sanskrit : Nirvâna. Cette traduction du premier discours du Bouddha a été faite à partir d’un texte rédigé en pâli : le Dhammacakkappavatanasutta.
  • 6) Ce chemin doit conduire à la libération totale, la moksa.
  • 7) Douleur
  • 8) Désir, avidité : tanhâ
  • 9) La connaissance des Quatre Nobles Vérités (sacca-nâna), la connaissance que la fonction de chacune des Quatre Nobles Vérités a été accomplie (kata-nâna). Les douze modalités sont les trois aspects de chacune des Quatre Nobles Vérités.
  • 10) Mâra : “le premier-né des dieux”, qui a pour empire l’univers sensible et sensuel; comme c’est par la chaîne des renaissances que l’homme est attaché à ce monde, Mâra est aussi attaché considéré comme le dieu de la mort. Puisque s’évader du Samsâra c’est s’échapper de son domaine, le pire ennemi de Mâra est le Bouddha : en montrant aux hommes le chemin du Nirvâna, il tend à vider le royaume de Mâra. C’est pourquoi aussi Mâra s’étant efforcé d’empêcher le Bouddha d’accéder à l’éveil, il tentera de le dissuader de prêcher la Bonne Loi, et emploiera toutes ses industries pour détourner les hommes de son enseignement : ainsi Mâra s’apparente-t-il à l’équivalent bouddhiste de Satan, le tentateur.