La politique entre le cœur et la raison

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Pour Serge Gonçalvès, en témoignage d'amicale gratitude

L’État, pour Platon, n’est qu’un grossissement de l’individu. Ce sont les mêmes structures qui président à l’âme individuelle et à la Cité des hommes. Qu’est-ce qui fonde l’un et l’autre ? La réponse est tout entière dans le mythe du Phèdre, qui décrit un monde intelligible qu’aurait hanté l’homme dans une vie antérieure. L’attelage ailé du Phèdre dont le cocher entrevoit un instant le ciel dans toute sa splendeur(1), est tiré par deux chevaux, l’un blanc, beau, bon et docile, l’autre noir, fougueux, qui n’en fait qu’à sa tête et tire selon son humeur du moment. Tout le monde se reconnaît bien dans cet attelage. La tâche du cocher pris entre le blanc et le noir n’est pas aisée. Où va l’attelage humain, entre les pulsions, le cœur et la logique, la raison régulatrice nécessaire pour maintenir le cap ?

 Au cocher d’assigner un but et d’imposer la bonne allure (2).

Ce triptyque fonde la société depuis l’invention de l’araire attelé. Plus de quatre millénaires avant notre ère, la Cité s’organisa autour de trois grandes classes : les agriculteurs mobilisés par une production amplifiée par l'invention de l'araire, les soldats protégeant les silos à grains, les moines priant qu’on n'attaquât point ces réserves. Il en va de même dans la société grecque, où participent les acteurs économiques, les défenseurs de la Cité, ou gens d’armes, et ceux en qui se réalise la plénitude de la raison, c’est à dire les gouvernants-philosophes, seule catégorie capable, selon Platon, d'une gestion éclairée nécessaire à l’harmonie de la société.

Le désastre n’est jamais très loin. Et Platon s’en explique, présupposant que l’attrait des honneurs est le mobile des dirigeants. Depuis des lustres, la “politique” se ruine à cause de ses adeptes qui en font au coup par coup, mobilisés pour des combats à la petite semaine, nourris par des passions oublieuses du Bien commun. La dérive guette. L’attrait des hommes pour les honneurs, le pouvoir et l’argent, entraîne tout naturellement les dirigeants politiques, solidaires pour la cause, au maintien de leur statut sans souci manifeste de l’intérêt collectif.

La Cité va droit à l’oligarchie ploutocratique; la minorité de riches qui la dirigent versent alors dans la corruption. C’est par réaction contre cette oligarchie qu’advient la démocratie. Tout projet politique en démocratie se veut universel, pour chacun et pour tous. Or, la société moderne factorise la revendication des particularités. En démocratie chacun peut s’exprimer, ayant a priori, et sur toutes choses —sur le juste et sur l’injuste, le vrai et le faux, le bien et le mal—,  son opinion, sa petite idée. Chacun voudrait que son idée soit universelle, et donc que la réalité y soit soumise. “Mon bien à moi, c’est le Bien; la Justice, c’est ma justice etc”. Animé donc de cette volonté viscérale de se donner comme norme, chacun impose ses vues, de façon péremptoire et dogmatique bien souvent, bref de toutes les manières qui lui sont bonnes. Chacun voyant midi à sa porte entend bien qu’il soit midi pour tout le monde. Et qu’on se le dise.

Progressivement les intérêts corporatistes se font entendre à la “raison” électoraliste. Et voilà les élus contraints de ménager la chèvre et le chou plutôt que d’exiger la subordination de l’intérêt privé, parfois  capricieux, à l’intérêt commun. Le train de la démagogie est en marche. Sans la vertu qui fait préférer les exigences de la vérité à celles de la réélection, la démocratie est un bien triste régime.

Les valeurs, qu’on croyait universelles et irréductibles, ne sont pas partout partagées. Certaines d’entre elles auxquelles la société s’est longtemps référée sont pulvérisées, écartées par les opérations de séduction nécessaires à la réélection.  “L’élection est la gloire de la démocratie, écrivait J. Julliard, la réélection est le cancer qui la ronge.” (3)

Tout cela interdit tout projet politique à portée universelle. D’autre part la démocratie est infectée par ses propres sujets : tous en son nom se croient tout permis, et l’on retrouve le synoptique platonicien : l’anarchie s’ensuit, qui fatalement appelle à une reprise en mains musclée, et c’est la tyrannie qui s’en charge, avec son cortège de purges et d’exactions.

La volonté démocratique surgit ici pour y mettre fin. La boucle est bouclée. Prête pour un nouveau cycle.

Les adversaires de la démocratie comme les anti-libéraux,  Carl Schmidt en tête (4), n’ont pas tout à fait tort de voir dans la discussion creuse et indéfinie —la parlotte— un des travers majeurs de celle-ci. En France, le militantisme a pour objet l’extermination de l’adversaire plutôt que la recherche de la vérité. Au nom de la tolérance on s’habitue à penser que toutes les opinions se valent.

L’idéal serait que l’État et les citoyens ne se laissent pas manipuler comme des marionnettes par les fils de fer des passions, mais qu’ils tissent la société avec les fils d’or de la Raison. La Raison (Noos en grec), la voilà bien la loi suprême, la Règle, la Norme (Nomos). Platon sait bien que sa construction de la République est une géniale utopie, qui n’existera jamais sous sa forme idéale. “L’État dont nous venons de tracer le plan, lui dit-on, n’existe que dans nos discours; car il n’y en a en aucun lieu du monde. —Mais, répond Platon, il y en a peut-être un dans le ciel pour qui veut le contempler et régler sur lui son gouvernement particulier; au reste, que cet État soit réalisé quelque part ou qu’il soit encore à réaliser, peu importe : c’est de celui-là et de nul autre qu’il suivra les lois...”(5). Il ne faut pas attendre de la Cité qu’elle existe un jour sous la forme idéale décrite dans la République, mais qu’elle soit, comme le dit J.F. Revel, “une tête de pont de l’éternel dans le temporel”. Morale et politique platoniciennes ne se laissent jamais séparer de la métaphysique.

 

 

Gérard LEROY

 

  • 1) Phèdre, 246a-249e.
  • 2) L’évocation de l’âme humaine tripartite n’est pas sans rappeler la tension entrevue par S. Freud entre le ça et ses pulsions, censuré par le surmoi, créant une tension régulée par le moi.
  • 3) Jacques Julliard, Le malheur français, Flammarion, 2005, p. 136
  • 4) Carl Schmitt ce juriste et philosophe allemand du XXe siècle, auteur d'une réflexion sur la nature de l'État et des constitutions, appelait la souveraineté étatique à être absolue ou à n’être pas. L'autonomie étatique, selon Schmitt, repose sur la possibilité de l'État de s'autoconserver, en dehors même de la norme juridique, par une action qui prouvera cette souveraineté.
  • 5) République, IX, 592 a-b.