La science détient-elle les clés du bonheur ?

Version imprimableSend by email

Robert Oppenheimer, que le tribunal militaire américain soupçonnait à tort de collusion avec le régime communiste soviétique, prévoyait que "sa" bombe A pouvait détruire le port de New York ! Il était encore bien en-dessous de la réalité. Hiroshima a imposé des questions jusqu’alors inédites : nous sommes dépassés par la puissance de nos inventions qu’on mesure mal, et nous ne savons pas comment réagir. Le démiurge platonicien pétrissait la pâte du monde en imitant des idées en vue de contempler les indications de l’Éternel, aujourd’hui notre savant se dispose à l’inverse.

La raison est passée “de la soumission au réel à la responsabilité solitaire de son histoire” dit joliment Paul Gilbert dans La patience d’être (1). Le principe universel n’est plus donné. Le métier du savant scientifique est de l’élaborer. Il travaille en vue d’un avenir programmé, qu’il détermine. La science sait ce qu’elle veut.

Pour les Anciens la raison faisait de l’intelligible avec le sensible et participait en cela au travail du démiurge, à la manière de Saint Anselme qui comparait le travail du savant à celui de l’apprenti en ce qu’il mimait le travail du Verbe créateur. La rationalité des anciens méditait sur le principe originel, la cause la plus universelle. Les philosophes grecs embrassaient toutes les sciences et les hiérarchisait harmonieusement. Ainsi la philosophie première d’Aristote était la première des sciences, en vertu de son ordre qui était supérieur à tout. Au XVIIe siècle c’est Francis Bacon qui remarquait le transfert de l’intérêt porté auparavant à la philosophie vers les sciences mécaniques.

La science connaît un tel essor au XIXe siècle qu’on s’attache à comprendre seulement le mécanisme des phénomènes. On cherche exclusivement à répondre à la question : “Comment ?”. Dit autrement : “Comment ça marche ?” Le positivisme, père ou proche cousin du scientisme, est alors le paradigme universel de la pensée. Aujourd’hui, le savoir scientifique est indéfiniment ouvert et la métaphysique importe peu. Le savoir ne se développe plus intérieurement au principe métaphysique. “La science, dit Paul Gilbert, est par essence anticipative et projective”. Son futur est à la portée de ses calculs.

La science ne peut pas imaginer notre futur autrement qu’en fonction de notre présent. Mais son présent a perdu toute saveur. Malgré ses grands pouvoirs, la science refuse à faire grand chose pour notre présent de guerres civiles. Tout ce que vit l’homme, sa spiritualité, ses amours, ses craintes, son passé, ses angoisses, tout cela échappe aux calculs de la science. Je m’étonne que notre génie humain, qui a tant fait ses preuves au niveau technologique, soit toujours aussi incapable de résoudre la pauvreté. À l’heure actuelle, les quart des gens de la planète, soit un milliard et demi de personnes, ne dispose pas d’eau potable. Et l’on est incapable de mettre en place des systèmes de gouvernances politiques coopératives, des plans de développement, pour qu’arrive l’eau potable aux gens qui manquent d’eau, et de construire les deux milliards de maisons que les gens n’ont pas.

La technique caractérise la manière dont l’homme moderne se rapporte au monde environnant. Elle n’est pas simplement ensemble de procédés et de machines destinés à produire. Elle met en demeure la nature de fournir les fruits qu’elle recèle.

Mais si la nature est le capital dans lequel puise la technique, celle-ci semble avoir mis l’homme en son pouvoir. Un pouvoir en quelque sorte hallucinogène. La technique a été perçue par Heidegger comme une forme de l’oubli de l’être. “La technique n’est pas ce qui est dangereux. Il n’y a rien de démoniaque dans la technique (...). La menace qui pèse sur l’homme ne provient pas en premier lieu des machines et appareils de la technique, dont l’action peut être éventuellement mortelle. La menace véritable a déjà atteint l’homme dans son être. Le règne de l’Arraisonnement nous menace de l’éventualité qu’à l’homme puisse être refusé de revenir à un développement plus originel et d’entendre ainsi l’appel d’une vérité plus initiale. Aussi, là où domine l’Arraisonnement, y a t-il danger au sens le plus élevé.” (2)

La technique est dangereuse en tant qu’elle traduit la volonté de mainmise sur un monde dont le mystère n’est pas respecté.

Le savoir scientifique moderne ne s’inscrit plus dans la logique de procédure des Anciens. La raison moderne n’imite plus un modèle. Elle a ses propres normes. Elle essaye ses hypothèses, les applique. Ses paradigmes sont opératoires.

La science libérera-t-elle notre avenir des contraintes qui nous pèsent encore ? C’est probable qu’on ne s’arrêtera pas en si bon chemin. Mais reconnaissons que les plans scientifiques imposent un futur conforme aux volontés des forts-à-bras de l'économie, excités par la recherche, conduits par la norme scientifique. Les biologistes, par exemple, négligent de considérer la capacité des hommes de demain à maîtriser, voire supporter, ce que les programmes d’aujourd’hui vont faire d’eux. Considère t-on nos enfants en fonction d’eux-mêmes quand on projette a priori l’adoption en dehors du couple homme-femme ? N’agit-on pas plutôt en fonction de nos prévisions fondées sur nos angoisses inavouées et nos songes d’une libération de notre limite d’être ?

L’homme semble s’éloigner de la connaissance suffisante qui lui accorderait le pouvoir de se transformer. Nous sommes ramenés au problème de la crise de la valeur. Il faudra bien qu’un jour on se pose la question de la rationalité du rendement et de l’organisation de sa distribution. Celle-ci n’est-elle pas destructrice, et la science est-elle capable d’apprécier ce que l’homme n’ose pas appeler du terme de bonheur, dont la visée lui donne pourtant sa raison de vivre.

Le réel est à faire, plus que déjà fait.

 

Gérard LEROY, le 1er septembre 2008

 

  • (1) Paul Gilbert, La patience d’être, Métaphysique, Éd.Culture et vérité, Bruxelles 1996, p. 41.
  • (2) cf. Essais et conférences, Gallimard, 1958, pp. 37-38. Note X.