La souffrance a-t-elle un sens ?

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Pour Loïc Molina, en hommage amical

   Les progrès de la biologie et de la médecine sont de plus en plus rapides et de plus en plus performants. De ceci découle une influence anthropologique et culturelle grandissante de la biologie et de la médecine et sur leurs pratiques. Pensons simplement à la thérapie génique, qui fait espérer que la panne éventuelle d’un organe peut amener à son remplacement pur et simple.

 

Depuis quelques années, en France, on s’est émancipé par rapport à une culture qui admettait la douleur physique sans s’autoriser à l’apaiser. Aujourd’hui, la prise en charge de la douleur, chronique, liée à une intervention, ou post-opératoire, s’inscrit dans la pratique médicale comme une priorité, répondant à un droit du malade, ainsi que l’a écrit la Charte des Hôpitaux. 

 

Ainsi donc la douleur physique peut être maîtrisée. De plus en plus. On rêve de voir disparaître totalement la douleur. Parvenus à une telle maîtrise, tout discours qui tenterait de donner un sens à la douleur apparaîtrait comme un aveu d’échec des praticiens, voire une perversion qui consiste à trouver du bien dans ce que notre sensibilité culturelle contemporaine perçoit comme une absurdité.

 

L’impensable de la souffrance

En même temps que l’avènement des techniques apaisantes les praticiens ont été encouragés par l’absence de justification d’un sens à la douleur et l’ont dénoncée.  On a alors développé une critique de plus en plus radicale du discours spirituel sur la souffrance, tant dans la société que dans l’Église, y compris parmi les théologiens.

 

Monseigneur Veuillot, archevêque de Paris, décédé en 1968 d’un cancer, avait dit en ce temps-là : “« Nous savons faire de belles phrases sur la souffrance. Moi-même, j’en ai parlé avec chaleur. Dites aux prêtres de n’en rien dire : nous ignorons ce qu’elle est et j’en ai pleuré. » 

 

L’Église, parfois gagnée par le dolorisme, s’est vue suspectée chaque fois qu’elle exaltait la souffrance, d’autant que cette exaltation apparaissait comme un encouragement à la prière mercantile faisant de la douleur le prix à payer pour arriver à Dieu. Or, l’Église a vite compris, au cours du XXe siècle, qu’elle devait abandonner cette pensée fumeuse que la sensibilité culturelle n’était plus prête à accepter. Le cardinal Veuillot l’avait bien perçu. 

 

 

Il semblerait qu’une sorte de vœu déontologique en théologie —si tant est que la théologie puisse s’accommoder d’une déontologie, ce qui impliquerait une passivité docile a contrario de sa nature—  adopte le silence par crainte d’une réflexion ontologique débouchant sur un discours pervers. Cependant le discours théologique, s’accompagnant en conséquence d’un jugement moral de ceux qui parlaient du sens de la souffrance, fait l’impasse sur l’évolution médicale que nous venons d’évoquer. Le prêtre tentait jadis de donner un sens à la souffrance, comblant ainsi l’incapacité du médecin d’y mettre un terme ou de la soulager. On était tenu, comme par devoir moral, de justifier, au malade comme à son entourage, l’injustifiable. 

 

Pourtant la souffrance de Jean-Paul II n’a-t-elle pas été, dans l’acceptation qu’a bien montré le pape, la manifestation de sa volonté de participer à la passion du Christ ? Comme si son épreuve personnelle, qui le prenait aux tripes, pouvait être partagée par un autre que lui-même, et plus particulièrement par cet Autre qui seul est en mesure de partager la sienne avec  tout homme. 

 

En s’écartant de toute tentative de justification de la souffrance nous voilà “théologiquement corrects”, avouant que la souffrance serait par principe et par nature inacceptable. 

 

Alors, reste-t-il un espace de sens dans ces conditions ? Si la théologie collecte, commente et critique les perceptions d’une parole et d’un fait signifiants, ce faisant elle atteste que nous ne sommes pas maîtres du sens, mais seulement ses questionneurs. Et à propos de la souffrance le théologien s’interroge à bon droit sur la signification de celle du Christ en croix.  Est-on tenu de n’en rien dire ? Serait-il juste de décréter qu’une part de l’expérience humaine ne puisse être témoignée sans être dénoncée de perversion ?

 

 

Gérard LEROY, le 28 septembre 2013

 

 

Lire : 

- Jurgen Moltmann, Théologie de l’espérance, Études sur les fondements et les conséquences d’une eschatologie chrétienne, coll. Cogitatio fidei n° 50, Paris, Cerf, 1970, 420 p.

 

- Bernard Pottier et Dominique Struyf, Psychologie et spiritualité, Ed Lessius, 2013, 320 p.