Le contexte politique et religieux juif à la naissance de l’Église

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Aux participants des Soirées théologiques, avec mon amicale sympathie
   Reportons-nous au Livre des Actes des apôtres car Luc, son auteur, connaît bien le milieu dont il parle.

Le Livre des Actes se divise en deux parties distinctes. La première, qui va des chapitres 1 à 13 rapporte la formation de la communauté de Jérusalem; la seconde relate les voyages de saint Paul. Dans la première partie, Luc, qui n’adopte pas le récit discursif, sélectionne quelques épisodes déterminants qu’il décrit dans le détail. Il nous montre la communauté de Jérusalem en relation avec des groupes divers, sadducéens, hérodiens, pharisiens etc. qui n’ont de sens qu’en référence au contexte juif de l’époque.

Les grands prêtres et les sadducéens coopèrent avec le pouvoir romain. Les pharisiens sont farouchement attachés à la Loi juive, à la Torah, et ils tolèrent —comment ne le pourraient-ils pas ?— le joug politique romain. Quant aux zélotes et aux esséniens, c’est la libération d’Israël qu’ils veulent. Les zélotes sont violents et mènent des actions subversives, comme dans une guerre de maquis, alors que les esséniens sont pacifistes et s’en remettent à une intervention de Dieu.

Pour comprendre ce qu’a été aux origines le drame qui a séparé les juifs et les chrétiens il semble qu’il faille considérer les raisons sociologiques de cette scission, autant que le facteur politique qui l’a influencée.

Ce sont les grands prêtres et des sadducéens qui sont à l’origine des premières hostilités contre la communauté de Jérusalem (Ac 4, 1-22; 5, 17-42). Les grands prêtres en exercice vers l’an 30 sont Anne et Caïphe. Ce sont les grands prêtres qui font arrêter Pierre et Jean alors qu’ils prêchaient dans le Temple. L’arrestation est effectuée par un chef de la milice juive soumis au grand prêtre, avec l’autorisation du pouvoir local romain dont les soldats n’avaient pas accès au Temple où Pierre et Jean semaient le trouble.

On comprend mieux les relations entre les franges de la société de Jérusalem de l’époque en revenant au discours prononcé par le pharisien Gamaliel : “Hommes d’Israël, prenez garde à ce que vous allez faire. Si l’entreprise de ces gens (Gamaliel parle des apôtres) vient des hommes, elle se détruira d’elle-même; si elle vient de Dieu, vous n’arriverez pas à la détruire” (Ac 5, 38-39). Les grands prêtres assimilaient les premiers chrétiens à des juifs nationalistes, et l’on comprend ici la position des sadducéens qui assimilent le mouvement chrétien à une secte politique. Flavius Josèphe cite Judas le Galiléen comme fondateur des zélotes, puis un certain Theudas qui semble bien agir de la même façon que Judas.

Il n’est pas douteux que des chrétiens aient été parfois noyautés par des zélotes. Aussi il n’y avait pas de raison pour qu’un juif, qui aurait reconnu en Jésus le Messie, le Fils de Dieu, ne continuât pas de souhaiter que sa patrie, la Palestine, soit libérée de l’occupant romain. Car les chrétiens, juifs de Jérusalem, étaient comme tout autre jérusalémite attachés à leur patrie, à leur culture.

L’hostilité des sadducéens à l’égard des chrétiens ne se démentira pas. Quant à l’hostilité semblable que cultivaient les grands prêtres à l’égard des chrétiens, elle était aussi partagée par le petit groupe des Hérodiens qui, dans l’ombre des Hérode, avait partie liée avec le pouvoir romain. Les Hérodiens s’inquiétaient en effet de tout messianisme. Hérode Agrippa I lui même, déclencha à Pâques 43, une persécution dont Jacques, frère de Jean, fut la victime. Hérode Agrippa I, demi-frère d’Hérodiade, est à la fois le père de Bérénice, le neveu d’Hérode Antipas qui a fait décapiter Jean Baptiste, et le petit-fils d’Hérode le Grand, lequel avait été placé par les Romains sur le trône de Jérusalem. La peur maladive des complots a entraîné Hérode le Grand à faire assassiner son épouse et plusieurs de ses enfants. C’est lui qui est responsable du massacre des innocents. Il est mort en 4 av JC.

Hérode Agrippa I avait contribué à l’élévation de Claude à l’Empire, lequel avait manifesté sa reconnaissance en rétablissant le royaume d’Israël, en 41, au profit d’Hérode Agrippa I. Cet Hérode là se tenait donc, pour sa part, l’obligé des Romains. Et l’on comprend son hostilité à tout ce qui pouvait traduire une volonté d’indépendance juive. Hérode Agrippa I est mort en 44, selon Flavius Josèphe, ce qui rend probable la persécution de Jacques en 43.

Durant les années 30 à 40, les chrétiens étant victimes de l’assimilation de leur mouvement avec les messianismes juifs, le climat insurrectionnel se développait en Palestine

 

Les premiers membres de la communauté chrétienne
Parmi eux on trouve un certain Manahen, ami d’enfance d’Hérode Antipas (Ac 13, 1), puis des femmes, Jeanne, l'épouse d’un intendant d’Hérode (Lc 8, 3). Des pharisiens peu hostiles aux chrétiens, à la différence des sadducéens, entrèrent dans l’Église (Ac 15, 5). Car l’hostilité n’est pas d’abord de mise. Ainsi, quand Hérode Agrippa II, et sa sœur Bérénice, viennent saluer un certain Festus à l’occasion de sa nomination en Palestine, Festus les entretient du cas de Paul, en détention à Césarée, Agrippa souhaite entendre Paul (Ac 25, 23-27). Paul comparera devant lui, exposera son point de vue qu’Agrippa et sa sœur Bérénice ne désapprouveront pas : “Encore un peu et tu vas faire de moi un chrétien” (Ac 26, 28), et Bérénice et Agrippa s’avouèrent que “cet homme n’a rien fait qui mérite les chaînes” (Ac 26, 31).

Le danger, aux yeux de Bérénice et d’Agrippa II est dans l’exaltation du nationalisme juif. Et le fait que Paul soit en butte à l’hostilité de celui-ci et fasse appel à l’autorité romaine ne pouvait que créer un préjugé en faveur de Paul.

   Qu’en était-il des pharisiens ? Recrutés dans le milieu des scribes et des docteurs de la Loi, leur position est plus religieuse que politique. À l’égard des chrétiens leur position non hostile a priori est bien illustrée dans l’intervention de l’un d’entre eux au sanhédrin quand comparaissent Pierre et les apôtres : “Si leur entreprise vient des hommes ...” (Ac 5, 38-39). Gamaliel est un rabbin, disciple de Hillel, lequel fut fondateur, d'après le Talmud, de l'une des deux grandes écoles d'interprétation rabbinique de la Torah. Gamaliel avait aussi été le maître de Paul (Ac 22, 3).

L’hostilité des sadducéens à l’égard des chrétiens est liée à leur crainte de toute innovation. Toute la Loi devait être réduite au Pentateuque alors que les pharisiens étaient plus ouverts au développement de la doctrine juive. D’autre part les sadducéens se démarquent en refusant toute idée de résurrection, d’ange, d’esprit, ce que cultivaient les pharisiens (cf. Ac 23, 6-8).  Les pharisiens sont les représentants d’un judaïsme prophétique. Ils attendent l’intervention de Dieu qui, à la fin des temps, ressusciterait les saints d’Israël pour régner avec le Messie dans une Jérusalem rénovée.

Si les pharisiens ne sont pas a priori hostiles aux chrétiens, comment s’expliquer les persécutions dont on les rend responsables, à commencer par celle d’Etienne qui nous est rapportée par le chapitre 6 des Actes ? On apprend dans ce passage que la communauté chrétienne de Jérusalem se divisait en deux groupes, les hébreux et les hellénistes. Ceux qu’on appelle les hébreux sont des juifs palestiniens parlant l’araméen. Les hellénistes sont des juifs de la diaspora, parlant le grec et de culture hellénistique. Les hellénistes chrétiens portent d’ailleurs des noms grecs, comme Stéphanos, Phillipos, Parménas, Nicolaos (cf Ac 6, 5).

Ces groupes diffèrent d’un point de vue sociologique, les hellénistes, faisant figures de citoyens de seconde zone, se sentent brimés par les hébreux.

Les premières persécutions s’adressent alors aux chrétiens hellénistes. Elles sont le fait des gens de la synagogue (Ac 6, 8-14), des scribes (Ac 6, 12), c’est-à-dire de milieux dominés par les pharisiens. Le plus acharné d’entre ces pharisiens se nomme Saul, un jeune homme qui vient de Tarse (Ac 7, 58; 8, 1). Les apôtres qui viennent de milieux hébreux ne sont pas visés.

Philon, d’Alexandrie, et Flavius Josèphe mentionnent les trois sectes principales, celle des sadducéens, celle des pharisiens, et celle des esséniens, mentionnées comme opposées au christianisme. Cependant, notons que certains traits de la communauté chrétienne semblent provenir d’esséniens convertis, par exemple la mise en commun des biens privés de chaque membre de la communauté (cf Ac 4, 32). D’après ce document essénien qu’on appelle “Document de Damas”, le fait de ne pas déclarer la totalité de ses biens entraînait ipso facto une sanction (Ac 5, 1-6).

Aux frontières du judaïsme nos textes parlent de l’évangélisation des Samaritains, par Philippe, un des hellénistes chassés de Jérusalem. Les Samaritains constituaient un schisme qui prolongeait l’antagonisme né entre les tribus du nord et celles du sud au moment de la séparation au Xe siècle av J.C. (933). Les Samaritains attendaient, eux, un Messie.

Notons que le judaïsme palestinien ne représentait qu’un dixième du judaïsme mondial. La grande majorité était dispersée, en Asie mineure depuis la libération des juifs en exil prononcée par Cyrus, mais aussi en Égypte, à Rome, en Syrie etc. C’est avec ce milieu juif de la Diaspora que les premiers missionnaires chrétiens sont en contact. Les milieux juifs de la Diaspora paraissent avoir été d’abord accueillants à l’égard de la prédication chrétienne. Des chefs de synagogue invitent Paul à prêcher (Ac 13, 15) et le rédacteur des Actes nous dit qu’ils furent nombreux à adhérer à la foi (Ac 13, 43). Le motif de l’hostilité manifestée à l’égard des chrétiens tient au zèle défensif de la Loi, comme l’a exprimé Paul avant de se rendre à la foi chrétienne.

Le judaïsme du début de notre ère a constitué un véritable creuset, où sont nés les grands courants religieux de la Méditerranée ultérieure.

C’est dans la mouvance de ces courants qu’a été fondé le christianisme.

Gérard LEROY, le 5 janvier 2012