Le destin de l'œuvre d'Aristote

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Pour Andrée et Jean-Michel Canovas, en hommage amical

   Rappelons que le titre “Métaphysique”est attribué à la philosophie première d'Aristote pour un motif purement bibliothécaire, puisque trois cents ans après la mort du philosophe, un disciple originaire de Rhodes se met en tête d’agencer tout ce qu’Aristote avait rassemblé sous différentes rubriques, rassemble tout ce qui a trait aux méthodes de raisonnement, à l’interprétation et au langage.

L'ensemble des œuvres d’Aristote est très lacunaire et très dispersé. Ces œuvres composent un éventail assez large des sciences. Qu’on en juge : les sciences morales et politiques; la physique; la psychologie; l’économie politique; la logique (toute la grammaire de nos jours est issue de la logique aristotélicienne). Aristote est considéré comme le père lointain des sciences d’aujourd’hui. L’un des principes d’Aristote est que l’homme se définit par son désir de connaissance. La première phrase de la Métaphysique le dit bien: “Tous les hommes ont par nature le désir de connaître”. La philosophie est le nom qu’Aristote donne au savoir encyclopédique.

Tout ce dont nous disposons est un ensemble organisé de minutes, de notes de cours que des disciples ont utilisées, remaniées sans doute. Que faire des écrits qui gravitaient autour de ce qu’Aristote appelait “La philosophie première”, qui tantôt désigne la théologie (Dieu est premier), tantôt étudie l’être en tant qu’être, réflexion toute neuve et qu’Aristote a appelé : “epistèmè zètoumenè ”, ce qui signifie : “discipline ou science qui reste encore à chercher".

Ce traité comprenant quatorze volumes est intitulé, faute de mieux : “Méta ta phusica ” autrement dit : “après la physique”.

Depuis, les avis sont partagés sur le rapport de la métaphysique à la philosophie. Pour les uns, la métaphysique est la philosophie. La distinction entre métaphysique générale (ou ontologie) et métaphysique spéciale (comprenant la théologie, la cosmologie, la psychologie, tripartition reprise par Kant dans sa Dialectique transcendantale) qui englobe toute la philosophie. Kant disait que sans la métaphysique il n’y a pas de philosophie. Les scolastiques eux-mêmes croyaient à l’unité de la logique et de la métaphysique : Maïmonide chez les Juifs, Averroès chez les Musulmans, Thomas d’Aquin chez les chrétiens. Pour d'autres la métaphysique est une partie de la philosophie, qui traite des principes premiers et des fins dernières.

Somme toute, est métaphysique toute pensée pour laquelle il existe une question première. La question première de la métaphysique, qui court des rives du Gange à Éphèse, est celle de savoir ce qui, de la matière ou de l’esprit, constitue la réalité première.

Les textes originaux grecs traduits en arabe, sont accompagnés de commentaires savants juifs et arabes. La version intégrale de l’Organon (La logique) est connue en France à la fin de la première moitié du XIIe siècle. On peut voir certaines copies de cette époque, réalisées par les bénédictins du Mont Saint-Michel, exposées à la bibliothèque médiévale d’Avranches.

Aristote a mis en ordre en un système toutes les connaissances de son époque. Il a scientifiquement systématisé la réflexion grecque (1), se montrant critique à l'égard de son maître, mettant en question la théorie platonicienne des idées conçues comme au-delà des réalités empiriques. Aristote refuse l'idée d'un monde autre, distinct du monde sensible. Ce qui ne l'empêche pas de se ranger parmi les platoniciens. Il a d'alleurs coutume de commencer ses phrases par “nous autres platoniciens”, même lorsqu’il s’apprête à argumenter un désaccord avec une thèse de Platon, se justifiant ainsi : “la morale exige de préférer la vérité aux amis”.

L’aristotélisme est, au XIIe siècle, un phénomène quasi universitaire à Oxford et à Paris. Ces deux villes réagissent très différemment aux œuvres du Stagirite. À Oxford, les écrits d’Aristote ne provoquent pas de crise et aucune condamnation ne vient en freiner l’étude, d’ailleurs inscrite au programme officiel, ce que Paris tardera à faire... sous la pression des Anglais de l’université parisienne ! Mais à Paris, l’introduction de la Physique et de la Métaphysique, des livres de sciences naturelles et du De Anima  à la faculté des Arts provoque, entre 1252 et 1255, une importante réaction à l'opposé du libéralisme d’Oxford, et de violents affrontements intellectuels (2).

Aristote fait montre d’une grande connaissance —à partir d’une observation méticuleuse et surprenante— de l’anatomie des animaux. Il tire de nombreux exemples de la pratique médicale. “Il n’est de science que de sensation”. C’est dans la réalité empirique qu’il cherche sa compréhension.

Ce que craint Paris c’est de voir la science païenne et les ouvrages arabes supplanter les disciplines bien établies. On s’en prend aux versions latines, trop approximatives. Trois versions différentes de la Métaphysique circulent au début du XIIe siècle, autant de L’Ethique à Nicomaque ! Allez vous y retrouver ! Il faut attendre 1260 et la traduction de la Politique, réalisée par Guillaume de Moerbeke, fin connaisseur de la langue grecque et connaissant bien la philosophie, pour commencer à disposer d’une bonne révision de la langue grecque des ouvrages précédemment traduits.

Pendant ce temps, entre 1256 et 1270, Albert le Grand, alors maître régent de l’école de théologie des dominicains à Paris, inspiré d’Avicenne, entreprend de commenter les traités d’Aristote. Ce Frère Prêcheur a le dessein de les rendre lisibles à la chrétienté en évacuant tout ce qui pourrait nuire pernicieusement à la foi chrétienne.

Pour sa part, le frère Mineur Bonaventure, ancien régent de l’école de théologie des franciscains et fondateur de cet ordre en 1260 (à Narbonne, et à non Assise comme certains le préjugent), ne manque pas de dénoncer l'enseignement de certains maîtres parisiens de la faculté des Arts, et de condamner, en 1277, l’ensemble des thèses aristotéliciennes et averroïstes, principalement celles qui portent sur l’âme humaine et sur l’éternité du monde.

Bonaventure est renforcé dans sa position par une condamnation prononcée par l’évêque de Paris, Etienne Tempier, à qui le pape Jean XXI a demandé une enquête sur les erreurs enseignées à l’université. L’évêque blâme les maîtres ès arts, disciples des païens, qui répandent des soi-disant "bêtises" sous couvert de vérité philosophique. La condamnation s’en prend au naturalisme et à l’aristotélisme, frappe les averroïstes, mais aussi un certain nombre de thèses caractéristiques de l’enseignement thomiste. Le décret est promulgué le 7 mars 1277, trois ans jour pour jour après la mort de Thomas d’Aquin. Cette fois Oxford emboîte le pas à Paris, suivi par Cantorbéry en 1284. Paradoxe de l’histoire : Thomas d’Aquin sera canonisé moins de trente ans plus tard !

Le rafistolage effectué par Andronikos, à l’origine de toutes les traductions, ne manque pas de laisser à désirer. Si bien qu’au début du XXe siècle quelques érudits tentent de remettre de l’ordre dans l’œuvre dispersée et vaste d’Aristote, avec un souci chronologique. Pour ce faire ils distinguent quatre périodes: la première couvre le passage à l’Académie d’Athènes, où Aristote profite de l’influence de Platon pour écrire entre autres ses propres Dialogues; la deuxième période comprend les séjours auprès de l’ancien élève de l’Académie, à Assos, puis à Mytilène, dans l’Île de Lesbos, et enfin à la cour de Pella, où s’accomplit l’éducation du jeune Alexandre; la troisième période comprend la quinzaine d’années au Lycée; la dernière est consacrée à la Métaphysique qu’Aristote aurait eu le temps de rédiger pendant sa courte retraite à Chalcis.

L’œuvre du philosophe aura diffusé tous azimuts au cours des siècles. Magistralement adaptée par Thomas d’Aquin, le docteur angélique lui doit d’avoir été le pilier, selon la belle formule d’Etienne Gilson, “du seul modernisme qu’ait réussi l’Église.” Père des savoirs liés à la nature et à la culture, Aristote influencera les Arabes, dont les traités scientifiques sont des reprises de l’ Histoire des animaux d’Aristote.

 

Gérard LEROY,  le 26 février 2011

 

  1. "Cet empiriste-né eut très tôt la conviction qu'à tenir ainsi pour négligeables les apparences et les opinions vérifiées, et à situer, comme l'entendait Platon, l'intelligible dans une pure transcendance, on se privait d'une mine d'observations indispensables, à partir de quoi —si on parvenait à les organiser de façon rationnelle—, on disposerait d'une vraie science du cosmos." cf. Lucien Jerphagnon, Histoire de la pensée, Tome 1, Gallimard, p. 132.
  2. cf. Jacques Paul, Histoire intellectuelle de l’Occident médiéval, Armand Colin, Paris 1998, pp. 263-264.