Le discours de l'Église sur la sexualité... Article de Xavier LARÈRE.

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Xavier Larere, Président du Mouvement de Réinsertion Sociale (MRS), a bien voulu nous confier sa réflexion sur ce sujet. Nous la proposons en deux parties. En voici la première.

Jésus a très peu parlé de sexualité. Était-ce  important à ses yeux ?

Aujourd'hui, l'enseignement moral de l'Église  catholique,  perçu comme trop centré sur la sexualité, a du mal à passer. Il est une source d'incompréhension et, par là, un motif d'éloignement pour beaucoup.

Comment en est-on arrivé là ? Partons du début. Dans la Genèse, le Seigneur Dieu dit à la femme: "Je ferai qu'enceinte tu sois dans de grandes souffrances; c'est péniblement que tu enfanteras des fils. Ton désir te poussera vers ton homme et lui te dominera". Alors que la faute d'Adam et Ève, qui est de décider du bien et du mal pour être l'égal de Dieu, est un péché d'orgueil, de l'esprit et non de la chair, la triple punition ainsi infligée à Ève relève de la sexualité et de la reproduction. Elle est sévère. Le récit de la Genèse se poursuit avec la punition d'Adam qui, en comparaison, parait indulgente, alors qu'à la faute s'ajoute la lâcheté du premier homme qui se défausse sur "la femme que tu as mise auprès de moi", sous-entendu: "c'est ton oeuvre, ce n'est pas moi qui l'ai choisie". Adam est certes condamné à travailler  "à la sueur de son visage". Non seulement aucun châtiment d'ordre sexuel ne lui est infligé, mais  il se voit reconnaître la mission, sinon le droit de "dominer" la femme. Ses descendants ne s'en sont pas privés. On a soutenu que plus la femme était soumise à son partenaire, plus elle était puissante, mais il est peu probable que les millions de femmes opprimées partagent ce point de vue.

 

A partir de là, la religion juive a beaucoup parlé de sexualité : de la fécondité, de l'adultère, de la contraception, des pratiques homosexuelles, de la répudiation, du divorce, et souvent dans le détail. Mais si la Loi était envahissante et pointilleuse (cf. les impuretés sexuelles en Lv 15), la pratique semble avoir été tolérante, avec des exemples célèbres : après un adultère flagrant l'ayant amené à organiser le meurtre du mari, le roi David, puni par la mort du fils né de cette rencontre, fait  pénitence, et Bethsabée  lui donnera plusieurs autres enfants. Dont Salomon, présent dans la généalogie du Messie avec la mention expresse " David engendra Salomon, de la femme d'Urie" (Mt 1,6). L'évangéliste n'a pas cherché  à occulter l'adultère criminel.

Jésus, quant à lui, n'a consacré aucune de ses paraboles à la sexualité. Répondant à des questions (cf. Mt 19 et Mc 10) il a corrigé la loi de Moïse et proclamé le caractère indissoluble de l'union de l'homme et de la femme; une révolution pour l'époque. Il n'a manifesté aucune sévérité particulière pour les "péchés de la chair", il a refusé de condamner la femme adultère, disant qu'il y avait pire péché que celui de Sodome; il a annoncé que les prostituées précéderaient les scribes dans le royaume des cieux.
De leur côté, les philosophes païens  avaient déjà réfléchi sur le sujet : Platon et Aristote  conseillaient déjà de se méfier de l'amour physique, source potentielle de beaucoup d'ennuis. Le stoïcien Sénèque, en 50 après J-C, affirmait : "le désir  sexuel n'a pas été donné à l'homme pour son plaisir, mais pour la perpétuation de sa race".

En affirmant, trois siècles plus tard, que c'était par l'acte même de la procréation que le péché originel se transmettait de génération en génération, Saint Augustin ouvrait la voie à une morale sexuelle de culpabilisation et de contrôle des personnes.

Il ne faut donc pas s'étonner  si  l'Église  catholique, dix-sept siècles plus tard,  s'en tient à une morale  centrée sur la sexualité et, depuis quelques dizaines d'années, à tort ou à raison,  parait se crisper sur tout ce qui s'y rapporte. Le catholique de base ne comprend plus, ne suit plus. Déjà en 1994, un sondage pour Le Monde et La Vie révélait que seulement 1% des 67% de Français se disant catholiques s'estimaient tenus par l'enseignement moral de l'Église. On a pu dire alors que les Français pratiquaient un catholicisme "pragmatique fait de désobéissance au pape et d'attachement à l'Évangile".

Le catéchisme de l'Église  catholique (p. 562 et ss), revu dans l'esprit de Vatican II, en 1997, reste emprunt de méfiance vis à vis de la sexualité, après un début encourageant : "la sexualité affecte tous les aspects de la personne humaine". Rien n’est dit sur la beauté; tout porte sur des impératifs de chasteté et de tempérance. Et après avoir reconnu que la sexualité est "source de joie et de plaisir",  comme pour montrer que ce n'est pas si évident, le catéchisme cite un texte de Pie XII de 1951 concédant que si "les époux ne font rien de mal en recherchant ce plaisir.....néanmoins, ils doivent se maintenir dans les limites d'une juste modération".

Ce divorce entre la base, l'Église enseignée, d’une part, et le sommet, l'Église  enseignante d’autre part, est-il condamné à s'aggraver?  L'enjeu  ne vaut-il pas la peine d'essayer de comprendre ce qu'il en est aujourd'hui et de suggérer quelques pistes?

La première difficulté ne viendrait-elle pas de ce que le discours de l'Église  sur la sexualité, aussi légitime soit-il,  apparaît abstrait, déconnecté de ce que vivent les gens. Certains disent que la sexualité sera toujours une énigme, un mystère et c'est peut-être ce que, sans le dire, Jésus pensait. Mais, n'est-il pas possible, avec la liberté d'expression d'aujourd'hui, de reconnaître toutes les dimensions de ce mystère.

Le premier mystère n'est pas  la force incroyable de l'instinct sexuel, car c'est celle de la vie, mais la violence des pulsions qu'il peut déclencher chez l'homme, avec ce corollaire que la maîtrise de sa sexualité lui est infiniment plus difficile qu'à la femme. Pourquoi cette crainte, ce refus de valoriser pleinement la sensation de plaisir, de bonheur, de complicité, d'accomplissement dans un rapport amoureux réussi même si la quête de cet accomplissement peut entraîner des passions, des folies. Pourquoi affirmer, comme le fait Yves Semen en présentant  "La sexualité selon Jean-Paul II" que "l'exercice habituel de la sexualité provoque davantage une exaspération qu'une rémission du désir sexuel" (p. 135) et "qu'une union physique, même la plus réussie, laisse toujours dans le coeur, après le feu de la passion amoureuse, une forme d'amertume et de déception" (p. 199). Méconnaissance des réalités ou pessimisme de principe ?

Deuxième mystère, celui de la radicale différence entre la sexualité de l'homme et celle de la femme. Ne faut-il pas aussi, après l'avoir admis, en tirer toutes les conséquences ? Pour la reproduction, la femme est pubère dès douze ans et sa capacité reproductive se termine vers quarante-cinq ans alors que la vie sexuelle de l'homme peut s'étendre de quatorze à soixante-quinze ans et plus, si on en croit certains personnages bibliques. Dans la force de l'âge, l'homme peut avoir plusieurs rapports sexuels fécondants en un même jour; différence fondamentale avec les autres mammifères chez lesquels un rapport sexuel unique ne se produit que déclenché par des phéromones de la femelle, accompagnant sa brève période de fécondité. En dehors de quelques périodes (menstruation, accouchement), la disponibilité sexuelle de la femme est permanente, physiquement sinon psychiquement. Mais cette "productivité" sexuelle de l'homme, tellement différente de celle de la femme, correspond-t-elle à un dessein divin et lequel? Il n'y a guère d'explication convaincante de cette "surabondance" masculine. Sauf à admettre avec Desmond Morris et son célèbre  "Le singe nu" que "la vaste activité sexuelle déployée par notre espèce sert, d'évidence, non pas à donner une progéniture, mais à cimenter les liens du couple en permettant à chacun des partenaires de se procurer mutuellement des agréments" (p. 66).

Troisième mystère, cette punition à deux faces infligée à Ève : "ton désir te portera vers l'homme et il te dominera". La première n'a pas été mise à exécution car il est clair que c'est généralement le désir de l'homme qui se manifeste d'abord et avec le plus d'insistance. En revanche la seconde a été pleinement appliquée et l'on sait que l'immense majorité des femmes se trouve sous la domination de l'homme et là, la punition est réelle. Et souvent atroce. Cette différence mériterait  une explication autre que celle de certains fondamentalistes qui justifient le sort peu enviable fait aux femmes selon l'idée que la femme est coupable. Coupable du désir qu'elle suscite chez l'homme. Sans aller jusque là, reconnaissons que la domination de l'homme, trop longtemps considérée comme naturelle, s'est accompagnée d'une sorte de "droit à l'assouvissement immédiat"  de désirs et de pulsions jugés trop difficiles à maîtriser (cf. la prostitution comme nécessité publique…).

Quatrième mystère : si l'homosexualité n'a pas place dans le dessein de Dieu rapporté par la Genèse et si le "péché de Sodome" est dénoncé à plusieurs reprises, il n'en reste pas moins qu'elle semble aussi ancienne que l'humanité et que, pour les homosexuels, la sexualité est peut-être une constituante de la personnalité encore plus importante que pour les hétérosexuels. Or l'Église affirme volontiers que Dieu a voulu chacun de nous comme il est et l'aime ainsi. Peut-on dire d'une personne ainsi aimée de Dieu qu'elle est "intrinsèquement désordonnée" et ajouter que c'est le qualificatif  "le plus miséricordieux" qu'on puisse proposer? N'était-il pas possible de se borner à dire que s'il y a du mystère dans la sexualité, l'homosexualité n'est que mystère, qu'on ne sait pas, que seul Dieu sait, que seul il saura juger ce qui aura été vécu en conscience. Pour qui douterait de l'intensité de la souffrance des chrétiens homosexuels, on pourra se rapporter à la courageuse enquête de Claire Lesegrétain intitulée "Les chrétiens et l'homosexualité".

Reste un dernier mystère, celui de la question importante, angoissante, de la violence meurtrière : pourquoi est-elle l'apanage des hommes comme si elle était une conséquence d'une sexualité de conquête et de pénétration, alors que les femmes, dotées d'une sexualité de réception, d'accueil, se livrent peu aux massacres plus ou moins massifs d'innocents? Et pour l'époque moderne, les statistiques nous confirment que la délinquance est masculine à 96 %, y compris pour la délinquance sexuelle où les rares femmes condamnées le sont pour complicité ou non assistance à personne en danger. Et les victimes sexuelles y sont à 99% des femmes et des enfants. De nos jours, quelques crimes retentissants, impliquant le concours actif de femmes, sont peut-être le signe d'une évolution du rapport des femmes à la violence. Souhaitons qu'ils restent des exceptions. Surtout pour leur participation à des attentats suicides, car le massacre de civils est la négation même de la vie, qui n'existe que par elles.

Alors que l'Église, pendant des siècles, a eu le premier rôle dans l'éducation, elle ne s'est guère montrée plus soucieuse de contrôler le corps de la femme que d'éduquer les hommes à maîtriser leur instinct de violence, de meurtre, leur sexualité ? Mission jugée impossible ? Il n'est jamais trop tard. Là aussi, il faut en parler sans détours.

Une deuxième difficulté vient de ce que, sur certains points liés à la sexualité, le discours de l'Église  est perçu comme incomplet, inabouti.

Croissez et multipliez-vous. Les promesses divines de descendance innombrables, les références bibliques en faveur d'une fécondité aussi prolifique que possible sont nombreuses; et le coït interrompu (le "retrait"), première méthode contraceptive, imputé comme crime à Onan, est souligné par Saint-Augustin. Cet ordre, adressé à Israël et cohérent avec le plan de Dieu pour le peuple élu, valait-t-il pour la terre entière et pour toujours? Jésus ne l'a pas réaffirmé.

Quoi qu'il en soit, même en dehors d'Israël, aux époques de  mortalité infantile atteignant souvent 50%, cette "obligation" de natalité paraissait aller de soi. Mais aujourd'hui, le premier devoir d'amour d'une mère, d'un couple n'est-il pas de ne donner le jour qu'aux enfants qu'il leur sera possible de nourrir et d'élever dignement. Cette dignité ne doit-elle pas primer sur celle que mériterait un couple se limitant aux méthodes "naturelles" de contraception? A deux reprises, le journal La Croix se penche sur les Philippines où les deux millions de naissances annuelles, dont le tiers serait du aux ratés des méthodes autorisées, apparaissent difficilement compatibles avec une sortie du sous-développement (cf. La Croix du 22 janvier 2008) et où des familles de six enfants (moyenne des familles pauvres)  doivent survivre avec trente euros par mois et qui, faute de place, dorment assis, serrés comme des volailles (cf. 5 août 2009). Est-il si difficile d'avoir un discours cohérent et clair sur les rapports entre fécondité, contraception, surpopulation et misère? Si Jésus avait pensé que la souffrance était bonne pour l'homme, se serait-il employé à soulager toutes les souffrances qui affluaient vers lui, luttant ainsi contre la misère, mère de tant de souffrances?

 

Parmi les drames de la misère, il y a les enfants conçus à la suite d'un viol. On peut dire que la conscience collective des chrétiens ne comprend pas le refus intransigeant de tout avortement en ce cas, comme l'affaire de Récife l'a montré récemment, même s'il y a eu un grossissement médiatique. La victime d'un viol, souvent dans une situation de misère, se trouve de facto condamnée à une double peine : d'abord une situation de misère aggravée, à supposer qu'elle ne soit pas tuée pour atteinte à "l'honneur" de la famille, ensuite parce que condamnée à élever l'enfant du crime. Ne faudrait-il pas d'abord se demander ce que sera la vie de cet enfant lorsqu'il découvrira que non seulement il n'a pas été désiré mais qu'il est le fruit d'un crime odieux ?  Et ce qu'il pensera de la religion catholique s'il lui arrive de lire que "Dieu nous a prédestinés, c'est-à-dire qu'il a pensé à chacun de nous avant sa naissance" (cf. P. Fontaine, La Vie, n°453) ou "qu'il a voulu l'existence de chacun de nous par amour" (Prions en Église, 18 juillet 2009) ?

 

Mais l'Église, dont le catéchisme est muet sur la responsabilité de l'homme en cas de grossesse conduisant à un avortement, se borne à qualifier le viol "d'acte intrinsèquement mauvais". Et aujourd'hui, comment emporterait-elle l'adhésion en considérant ainsi le viol moins grave que l'avortement, condamné comme "crime grave"? Alors qu'une femme violée a une légitimité à penser qu'elle commettrait une faute plus grave contre l'amour en mettant au monde un être ainsi marqué qu'en expulsant de son corps ce qui y a été introduit de manière criminelle. Ne pourrait-on considérer qu'il y a là une sorte de légitime défense?

 

Une troisième difficulté ne viendrait-elle pas de ce que l'Église  apparaît insuffisamment soucieuse de la crédibilité de son discours sur la sexualité ? Sans prétendre avoir une connaissance exhaustive de la sexualité, on ne voit guère la volonté de lever le soupçon d'une Église regrettant les temps où la sexualité était un moyen efficace de culpabilisation des catholiques, de contrôler les individus, les couples, les familles. Certains se souviennent encore des interrogatoires, parfois très précis, des confesseurs sur les péchés "contre la pureté", au cas où le pénitent n'avouait pas spontanément. Les élèves des institutions privées se concertaient pour savoir le minimum qu'il fallait dire pour échapper à ces questions traumatisantes, encore que certaines pouvaient donner des idées… Et, sauf une très courte période au milieu du 19ème siècle, les confesseurs devaient interroger les femmes sur la pratique éventuelle du retrait, obligation renforcée avec l'encyclique de Pie XI Casti connubii en 1930.

L'intransigeance du discours du Vatican gagnerait en crédibilité s'il apportait des réponses au sentiment général qu'en ce domaine, il y a deux poids et deux mesures. Alors que la sexualité féminine était traitée avec sévérité, voire sans beaucoup de miséricorde si l'on pense que l'Église  ne s'est guère démarquée de l'opprobre séculaire envers les filles mères, qui n'a cessé que récemment, une indulgence millénaire a entouré les débordements de la sexualité masculine, surtout celle des puissants. Époque révolue? Pas si sûr. Le 27 mars dernier, la presse nous apprend que le Comte de Paris, prétendant implicite au trône, vient d'obtenir l'annulation de son premier mariage avec la duchesse de Montpensier dont il a eu cinq enfants et qu'à l'automne, il va contracter une nouvelle union religieuse. Et les mères célibataires qui le sont pour n'avoir recouru ni à la contraception, ni à l'avortement, sont-elles accueillies avec attention et amour par l'Église ? Comme elles l'auraient été par Jésus.

 

Jusqu'à la courageuse et catégorique déclaration de Benoît XVI en Australie, on avait le sentiment que pour la hiérarchie de l'Église  la pédophilie des prêtres n'était pas si grave que ça, qu'il suffisait de "déplacer" le coupable. Et il a fallu attendre plusieurs décennies pour que les abus sexuels sur mineurs dans des institutions religieuses irlandaises soient reconnus et les victimes  indemnisées.

(à suivre)

Xavier Larere, le 15 septembre 2009
Président du Mouvement de Réinsertion Sociale (MRS)
Quatre enfants, huit petits-enfants

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